Cinq-Mars — Tome IPart 17 of 21
French original · English translation
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De Thou parlait avec la chaleur de l’enthousiasme et du reproche. Cinq-Mars continuait à marcher sans rien répondre, et la tête dans ses mains; après un instant de silence, il les ôta et laissa voir des yeux pleins de généreuses larmes; il serra fortement la main de son ami et lui dit avec un accent pénétrant:
—Monsieur de Thou, vous m’avez rappelé les plus belles pensées de ma première jeunesse; croyez que je ne suis pas déchu, mais un secret espoir me dévore que je ne puis confier même à vous: je méprise autant que vous l’ambition qui paraîtra me posséder; la terre entière le croira, mais que m’importe la terre? Pour vous, noble ami, promettez-moi que vous ne cesserez pas de m’estimer, quelque chose que vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes pensées sont pures comme lui.
—Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois aveuglément; vous me rendez la vie!
Ils se serraient encore la main avec effusion de cœur, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi.
Le jour était entièrement tombé, mais on aurait pu croire qu’un jour plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa splendeur; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d’aucun nuage, et semblait un voile d’un bleu pâle semé de paillettes argentées: l’air encore enflammé n’était agité que par le rare passage de quelques brises de la Méditerranée, et tous les bruits avaient cessé sur la terre. L’armée fatiguée reposait sous les tentes dont les feux marquaient la ligne, et la ville assiégée semblait accablée du même sommeil; on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des sentinelles qui brillaient aux clartés de la lune, ou le feu errant des rondes de nuit; on n’entendait que quelques cris sombres et prolongés de ces gardes qui s’avertissaient de ne pas dormir.
C’était seulement autour du Roi que tout veillait, mais à une assez grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite; il se promenait seul devant sa tente, et, s’arrêtant quelquefois à contempler la beauté du ciel, il paraissait plongé dans une mélancolique méditation. Personne n’osait l’interrompre, et ce qui restait de seigneurs dans le quartier royal s’était approché du Cardinal, qui, à vingt pas du Roi, était assis sur un petit tertre de gazon façonné en banc par les soldats; là, il essuyait son front pâle; fatigué des soucis du jour et du poids inaccoutumé d’une armure, il congédiait par quelques mots précipités, mais toujours attentifs et polis, ceux qui venaient le saluer en se retirant; il n’avait déjà plus près de lui que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le Cardinal regardait du côté du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne lui parlerait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit entendre; les gardes du Cardinal le questionnèrent et le laissèrent s’avancer sans suite, et seulement avec de Thou.
—Vous êtes arrivé trop tard, jeune homme, pour parler au Roi, dit d’une voix aigre le Cardinal-Duc; on ne fait pas attendre Sa Majesté.
Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix même de Louis XIII se fit entendre. Ce prince était en ce moment dans une de ces fausses positions qui firent le malheur de sa vie entière. Irrité profondément contre son ministre, mais ne se dissimulant pas qu’il lui devait le succès de la journée, ayant d’ailleurs besoin de lui annoncer son intention de quitter l’armée et de suspendre le siège de Perpignan, il était combattu entre le désir de lui parler et la crainte de faiblir dans son mécontentement; de son côté, le ministre n’osait lui adresser la parole le premier, incertain sur les pensées qui roulaient dans la tête de son maître, et craignant de mal prendre son temps, mais ne pouvant non plus se décider à se retirer; tous deux se trouvaient précisément dans la situation de deux amants brouillés qui voudraient avoir une explication, lorsque le Roi saisit avec joie la première occasion d’en sortir. Le hasard fut fatal au ministre; voilà à quoi tiennent ces destinées qu’on appelle grandes.
—N’est-ce pas M. de Cinq-Mars? dit le Roi d’une voix haute; qu’il vienne, je l’attends.
Le jeune d’Effiat s’approcha à cheval, et à quelques pas du Roi voulut mettre pied à terre; mais à peine sa jambe eut-elle touché le gazon qu’il tomba à genoux.
—Pardon, Sire, je crois que je suis blessé.
Et le sang sortit violemment de sa botte.
De Thou l’avait vu tomber, et s’était approché pour le soutenir; Richelieu saisit cette occasion de s’avancer aussi avec un empressement simulé.
—Otez ce spectacle des yeux du Roi, s’écria-t-il; vous voyez bien que ce jeune homme se meurt.
—Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-même, un Roi de France sait voir mourir et n’a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune homme m’intéresse; qu’on le fasse porter près de ma tente, et qu’il ait auprès de lui mes médecins; si sa blessure n’est pas grave, il viendra avec moi à Paris, car le siège est suspendu, monsieur le Cardinal, j’en ai vu assez. D’autres affaires m’appellent au centre du royaume; je vous laisserai ici commander en mon absence; c’est ce que je voulais vous dire.
A ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, précédé par ses pages et ses officiers tenant des flambeaux.
Le pavillon royal était fermé, Cinq-Mars emporté par de Thou et ses gens, que le duc de Richelieu, immobile et stupéfait, regardait encore la place où cette scène s’était passée; il semblait frappé de la foudre et incapable de voir ou d’entendre ceux qui l’observaient.
Laubardemont, encore effrayé de sa mauvaise réception de la veille, n’osait lui dire un mot, et Joseph avait peine à reconnaître en lui son ancien maître; il sentit un moment le regret de s’être donné à lui, et crut que son étoile pâlissait; mais, songeant qu’il était haï de tous les hommes et n’avait de ressource qu’en Richelieu, il le saisit par le bras, et, le secouant fortement, lui dit à demi-voix, mais avec rudesse:
—Allons donc, monseigneur, vous êtes une poule mouillée; venez avec nous.
Et, comme s’il l’eût soutenu par le coude, mais en effet l’entraînant malgré lui, aidé de Laubardemont, il le fit rentrer dans sa tente comme un maître d’école fait coucher un écolier pour lequel il redoute le brouillard du soir: Ce vieillard prématuré suivit lentement les volontés de ses deux acolytes, et la pourpre du pavillon retomba sur lui.
CHAPITRE XII
LA VEILLÉE
Shakspeare.
A peine le cardinal fut-il dans sa tente qu’il tomba, encore armé et cuirassé, dans un grand fauteuil; et là, portant son mouchoir sur sa bouche et le regard fixe, il demeura dans cette attitude, laissant ses deux noirs confidents chercher si la méditation ou l’anéantissement l’y retenait. Il était mortellement pâle, et une sueur froide ruisselait sur son front. En l’essuyant avec un mouvement brusque, il jeta en arrière sa calotte rouge, seul signe ecclésiastique qui lui restât, et retomba la bouche sur ses mains. Le capucin d’un côté, le sombre magistrat de l’autre, le considéraient en silence, et semblaient, avec leurs habits noirs et bruns, le prêtre et le notaire d’un mourant.
Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui semblait plus propre à dire l’office des morts qu’à donner des consolations, parla cependant le premier:
—Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donnés à Narbonne, il conviendra que j’avais un juste pressentiment des chagrins que lui causerait un jour ce jeune homme.
Le maître des requêtes reprit:
—J’ai su par le vieil abbé sourd qui était à dîner chez la maréchale d’Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars montrait plus d’énergie qu’on ne l’imaginait, et qu’il tenta de délivrer le maréchal de Bassompierre. J’ai encore le rapport détaillé du sourd, qui a très bien joué son rôle; l’éminentissime Cardinal doit en être satisfait.
—J’ai dit à monseigneur, recommença Joseph, car ces deux séides farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile; j’ai dit qu’il serait bon de se défaire de ce petit d’Effiat, et que je m’en chargerais, si tel était son bon plaisir; il serait facile de le perdre dans l’esprit du Roi.
—Il serait plus sûr de le faire mourir de sa blessure, reprit Laubardemont; si Son Eminence avait la bonté de m’en donner l’ordre, je connais intimement le médecin en second, qui m’a guéri d’un coup au front, et qui le soigne. C’est un homme prudent, tout dévoué à monseigneur le Cardinal-duc, et dont le brelan a un peu dérangé les affaires.
—Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie mêlé d’un peu d’aigreur, que si Son Eminence avait quelqu’un à employer à ce projet utile, ce serait plutôt son négociateur habituel, qui a eu quelque succès autrefois.
—Je crois pouvoir en énumérer quelques-uns assez marquants, reprit Laubardemont, et très nouveaux, dont la difficulté était grande.
—Ah! sans doute, dit le père avec un demi-salut et un air de considération et de politesse, votre mission la plus hardie et la plus habile fut le jugement d’Urbain Grandier, le magicien. Mais, avec l’aide de Dieu, on peut faire d’aussi bonnes et fortes choses. Il n’est pas sans quelque mérite, par exemple, ajouta-t-il en baissant les yeux comme une jeune fille, d’extirper vigoureusement une branche royale de Bourbon.
—Il n’était pas bien difficile, reprit avec amertume le maître des requêtes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le comte de Soissons; mais présider, juger...
—Et exécuter soi-même, interrompit le capucin échauffé, est moins difficile certainement que d’élever un homme, dès l’enfance, dans la pensée d’accomplir de grandes choses avec discrétion, et de supporter, s’il le fallait, toutes les tortures pour l’amour du ciel, plutôt que de révéler le nom de ceux qui l’ont armé de leur justice, ou de mourir courageusement sur le corps de celui qu’on a frappé, comme l’a fait celui que j’envoyai; il ne jeta pas un cri au coup d’épée de Riquemont, l’écuyer du prince; il finit comme un saint: c’était mon élève.
—Autre chose est d’ordonner ou de courir les dangers.
—Et n’en ai-je pas couru au siège de la Rochelle?
—D’être noyé dans un égout, sans doute? dit Laubardemont.
—Et vous, dit Joseph, vos périls ont-ils été de vous prendre les doigts dans les instruments de torture? et tout cela parce que l’abbesse des Ursulines est votre nièce.
—C’était bon pour vos frères de Saint-François, qui tenaient les marteaux; mais moi, je fus frappé au front par ce même Cinq-Mars, qui guidait une populace effrénée.
—En êtes-vous bien sûr? s’écria Joseph charmé; osa-t-il bien aller ainsi contre les ordres du Roi?
La joie qu’il avait de cette découverte lui faisait oublier sa colère.
—Impertinents! s’écria le Cardinal, rompant tout à coup le silence et ôtant de ses lèvres son mouchoir taché de sang, je punirais votre sanglante dispute, si elle ne m’avait appris bien des secrets d’infamie de votre part. On a dépassé mes ordres: je ne voulais point de torture, Laubardemont; c’est votre seconde faute; vous me ferez haïr pour rien, c’était inutile. Mais vous, Joseph, ne négligez pas les détails de cette émeute où fut Cinq-Mars; cela peut servir par la suite.
—J’ai tous les noms et signalements, dit avec empressement le juge secret, inclinant jusqu’au fauteuil sa grande taille et son visage olivâtre et maigre, que sillonnait un rire servile.
—C’est bon, c’est bon, dit le ministre, le repoussant; il ne s’agit pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez à Paris avant ce jeune présomptueux qui va être favori, j’en suis certain; devenez son ami, tirez-en parti pour moi, ou perdez-le; qu’il me serve ou qu’il tombe. Mais, surtout, envoyez-moi des gens sûrs, et tous les jours, pour me rendre compte verbalement; jamais d’écrits à l’avenir. Je suis très mécontent de vous, Joseph; quel misérable courrier avez-vous choisi pour venir de Cologne! Il ne m’a pas su comprendre; il a vu le Roi trop tôt, et nous voilà encore avec une disgrâce à combattre. Vous avez manqué me perdre entièrement. Vous allez voir ce qu’on va faire à Paris; on ne tardera pas à y tramer une conspiration contre moi; mais ce sera la dernière. Je reste ici pour les laisser tous plus libres d’agir. Sortez tous deux, envoyez-moi mon valet de chambre dans deux heures seulement: je veux être seul.
On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Richelieu, les yeux attachés sur l’entrée de sa tente, semblait les poursuivre de ses regards irrités.
—Misérables! s’écria-t-il lorsqu’il fut seul, allez encore accomplir quelques œuvres secrètes, et ensuite je vous briserai vous-mêmes, ressorts impurs de mon pouvoir! Bientôt le roi succombera sous la lente maladie qui le consume; je serai régent alors, je serai roi de France moi-même; je n’aurai plus à redouter les caprices de sa faiblesse; je détruirai sans retour les races orgueilleuses de ce pays; j’y passerai un niveau terrible et la baguette de Tarquin; je serai seul sur eux tous, l’Europe tremblera, je...
Ici le goût du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le força d’y porter son mouchoir.
—Ah! que dis-je? malheureux que je suis! Me voilà frappé à mort; je me dissous, mon sang s’écoule, et mon esprit veut travailler encore! Pour quoi? Pour qui? Est-ce pour la gloire, c’est un mot vide; est-ce pour les hommes; je les méprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant deux, avant trois ans peut-être? Est-ce pour Dieu? quel nom!... je n’ai pas marché avec lui, il a tout vu...
Ici, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux rencontrèrent la grande croix d’or qu’il portait au cou; il ne put s’empêcher de se jeter en arrière jusqu’au fond du fauteuil; mais elle le suivait; il la prit, et, la considérant avec des regards fixes et dévorants:—Signe terrible! dit-il tout bas, tu me poursuis! Vous retrouverai-je encore ailleurs... divinité et supplice! que suis-je? qu’ai-je fait?...
Pour la première fois, une terreur singulière et inconnue le pénétra; il trembla, glacé et brûlé par un frisson invincible; il n’osait lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision effroyable; il n’osait appeler, de peur d’entendre le son de sa propre voix; il demeura profondément enfoncé dans la méditation de l’éternité, si terrible pour lui, et il murmura cette sorte de prière:
—Grand Dieu, si tu m’entends, juge-moi donc, mais ne m’isole pas pour me juger. Regarde-moi entouré des hommes de mon siècle; regarde l’ouvrage immense que j’avais entrepris; fallait-il moins qu’un énorme levier pour remuer ces masses? et si ce levier écrase en tombant quelques misérables inutiles, suis-je bien coupable? Je semblerai méchant aux hommes; mais toi, juge suprême, me verras-tu ainsi? Non; tu sais que c’est le pouvoir sans borne qui rend la créature coupable envers la créature; ce n’est pas Armand de Richelieu qui fait périr, c’est le premier ministre. Ce n’est pas pour ses injures personnelles, c’est pour suivre un système. Mais un système... qu’est-ce que ce mot? M’était-il permis de jouer ainsi avec les hommes, et de les regarder comme des nombres pour accomplir une pensée, fausse peut-être? Je renverse l’entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses fondements et hâtais sa chute! Oui, mon pouvoir d’emprunt m’a séduit. O dédale! ô faiblesse de la pensée humaine!... Simple foi! pourquoi ne suis-je pas seulement un simple prêtre? Si j’osais rompre avec l’homme et me donner à Dieu, l’échelle de Jacob descendrait encore dans mes songes!
En ce moment son oreille fut frappée d’un grand bruit qui se faisait au dehors; des rires de soldats, des huées féroces et des jurements se mêlaient aux paroles, assez longtemps soutenues, d’une voix faible et claire; on eût dit le chant d’un ange entrecoupé par des rires de démons. Il se leva, et ouvrit une sorte de fenêtre en toile pratiquée sur un des côtés de sa tente carrée. Un singulier spectacle se présentait à sa vue; il resta quelques instants à le contempler, attentif aux discours qui se tenaient.
—Écoute, écoute, La Valeur, disait un soldat à un autre, la voilà qui recommence à parler et à chanter; fais-la placer au milieu du cercle, entre nous et le feu.
—Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-Ferré qui dit qu’il la connaît.
—Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Loudun, je jurerais que je l’ai vue dans mon village, quand j’étais en congé, et c’était à une affaire où il faisait chaud, mais dont on ne parle pas, surtout à un Cardinaliste comme toi.
—Et pourquoi n’en parle-t-on pas, grand nigaud? reprit un vieux soldat en relevant sa moustache.
—On n’en parle pas parce que cela brûle la langue, entends-tu cela?
—Non, je ne l’entends pas.
—Eh bien! ni moi non plus; mais ce sont les bourgeois qui me l’ont dit.
Ici un éclat de rire général l’interrompit.
—Ah! ah! est-il bête! disait l’un; il écoute ce que disent les bourgeois.
—Ah bien! si tu les écoutes bavarder, tu as du temps à perdre, reprenait un autre.
—Tu ne sais donc pas ce que disait ma mère, blanc-bec? reprenait gravement le plus vieux en baissant les yeux d’un air farouche et solennel pour se faire écouter.
—Et! comment veux-tu que je le sache, La Pipe? Ta mère doit être morte de vieillesse avant que mon grand-père fût au monde.
—Eh bien! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d’abord que ma mère était une respectable Bohémienne, aussi attachée au régiment des Carabins de la Roque que mon chien Canon que voilà; elle portait l’eau-de-vie à son cou, dans un baril, et la buvait mieux que le premier de chez nous; elle avait eu quatorze époux, tous militaires, et morts sur le champ de bataille.
—Voilà ce qui s’appelle une femme! interrompirent les soldats pleins de respect.
—Et jamais de sa vie elle ne parla à un bourgeois, si ce n’est pour lui dire en arrivant au logement: «Allume-moi une chandelle et fais chauffer ma soupe».
—Eh bien, qu’est-ce qu’elle te disait ta mère? dit Grand-Ferré.
—Si tu es pressé, tu ne le sauras pas, blanc-bec; elle disait habituellement dans sa conversation: Un soldat vaut bien mieux qu’un chien; mais un chien vaut mieux qu’un bourgeois.
—Bravo! bravo! c’est bien dit! crièrent les soldats pleins d’enthousiasme à ces belles paroles.
—Et ça n’empêche pas, dit Grand-Ferré, que les bourgeois qui m’ont dit que ça brûlait la langue avaient raison; d’ailleurs, ce n’était pas tout à fait des bourgeois, car ils avaient des épées, et ils étaient fâchés de ce qu’on brûlait un curé, et moi aussi.
—Et qu’est-ce que cela te faisait qu’on brûlât ton curé, grand innocent? reprit un sergent de bataille appuyé sur la fourche de son arquebuse; après lui un autre; tu aurais pu prendre à sa place un de nos généraux, qui sont tous curés à présent; moi, qui suis Royaliste, je le dis franchement.
—Taisez-vous donc! cria La Pipe: laissez parler cette fille. Ce sont tous ces chiens de Royalistes, qui viennent nous déranger quand nous nous amusons.
—Qu’est-ce que tu dis? reprit Grand-Ferré; sais-tu seulement ce que c’est que d’être Royaliste, toi?