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Vingt ans aprèsPart 48 of 95

Alexandre Dumas

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
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En sortant de chez Bazin, Friquet était parti tout courant pour le Palais-Royal; il y arriva au moment où en sortait le régiment des gardes, et, comme il ne venait pas pour autre chose que pour jouir de sa vue et profiter de sa musique, il prit place en tête, battant le tambour avec deux ardoises, et passant de cet exercice à celui de la trompette, qu'il contrefaisait naturellement avec la bouche d'une façon qui lui avait plus d'une fois valu les éloges des amateurs de l'harmonie imitative.

Cet amusement dura de la barrière des Sergents jusqu'à la place Notre-Dame; et Friquet y prit un véritable plaisir; mais lorsque le régiment s'arrêta et que les compagnies, en se développant, pénétrèrent jusqu'au coeur de la Cité, se posant à l'extrémité de la rue Saint-Christophe, près de la rue Cocatrix, où demeurait Broussel, alors Friquet, se rappelant qu'il n'avait pas déjeuné, chercha de quel côté il pourrait tourner ses pas pour accomplir cet acte important de la journée, et après avoir mûrement réfléchi, décida que ce serait le conseiller Broussel qui ferait les frais de son repas.

En conséquence il prit son élan, arriva tout essoufflé devant la porte du conseiller et heurta rudement.

Sa mère, la vieille servante de Broussel, vint ouvrir.

— Que viens-tu faire ici, garnement, dit-elle, et pourquoi n'es- tu pas à Notre-Dame?

— J'y étais, mère Nanette, dit Friquet, mais j'ai vu qu'il s'y passait des choses dont maître Broussel devait être averti, et avec la permission de M. Bazin, vous savez bien, mère Nanette, M. Bazin le bedeau? je suis venu pour parler à M. Broussel.

— Et que veux-tu lui dire, magot, à M. Broussel?

— Je veux lui parler à lui-même.

— Cela ne se peut pas, il travaille.

— Alors j'attendrai, dit Friquet, que cela arrangeait d'autant mieux qu'il trouverait bien moyen d'utiliser le temps.

Et il monta rapidement l'escalier, que dame Nanette monta plus lentement derrière lui.

— Mais enfin, dit-elle, que lui veux-tu, à M. Broussel?

— Je veux lui dire, répondit Friquet en criant de toutes ses forces, qu'il y a le régiment des gardes tout entier qui vient de ce côté-ci. Or, comme j'ai entendu dire partout qu'il y avait à la cour de mauvaises dispositions contre lui, je viens le prévenir afin qu'il se tienne sur ses gardes.

Broussel entendit le cri du jeune drôle, et, charmé de son excès de zèle, descendit au premier étage; car il travaillait en effet dans son cabinet au second.

— Eh! dit-il, mon ami, que nous importe le régiment des gardes, et n'es-tu pas fou de faire un pareil esclandre? Ne sais-tu pas que c'est l'usage d'agir comme ces messieurs le font, et que c'est l'habitude de ce régiment de se mettre en haie sur le passage du roi?

Friquet contrefit l'étonné, et tournant son bonnet neuf entre ses doigts:

— Ce n'est pas étonnant que vous le sachiez, dit-il, vous, monsieur Broussel, qui savez tout; mais moi, en vérité du bon Dieu, je ne le savais pas, et j'ai cru vous donner un bon avis. Il ne faut pas m'en vouloir pour cela, monsieur Broussel.

— Au contraire, mon garçon, au contraire, et ton zèle me plaît. Dame Nanette, voyez donc un peu à ces abricots que madame de Longueville nous a envoyés hier de Noisy; et donnez-en donc une demi-douzaine à votre fils avec un croûton de pain tendre.

— Ah! merci, monsieur Broussel, dit Friquet; merci, j'aime justement beaucoup les abricots.

Broussel alors passa chez sa femme et demanda son déjeuner. Il était neuf heures et demie. Le conseiller se mit à la fenêtre. La rue était complètement déserte, mais au loin on entendait, comme le bruit d'une marée qui monte, l'immense mugissement des ondes populaires qui grossissaient déjà autour de Notre-Dame.

Ce bruit redoubla lorsque d'Artagnan vint avec une compagnie de mousquetaires se poser aux portes de Notre-Dame pour faire faire le service de l'église. Il avait dit à Porthos de profiter de l'occasion pour voir la cérémonie, et Porthos, en grande tenue, monta sur son plus beau cheval, faisant le mousquetaire honoraire, comme jadis si souvent d'Artagnan l'avait fait. Le sergent de cette compagnie, vieux soldat des guerres d'Espagne, avait reconnu Porthos, son ancien compagnon, et bientôt il avait mis au courant chacun de ceux qui servaient sous ses ordres des hauts faits de ce géant, l'honneur des anciens mousquetaires de Tréville. Porthos non seulement avait été bien accueilli dans la compagnie mais encore il y était regardé avec admiration.

À dix heures, le canon du Louvre annonça la sortie du roi. Un mouvement pareil à celui des arbres dont un vent d'orage courbe et tourmente les cimes courut dans la multitude, qui s'agita derrière les mousquets immobiles des gardes. Enfin le roi parut avec la reine dans un carrosse tout doré. Dix autres carrosses suivaient, renfermant les dames d'honneur, les officiers de la maison royale et toute la cour.

— Vive le roi! cria-t-on de toutes parts.

Le jeune roi mit gravement la tête à la portière, fit une petite mine assez reconnaissante, et salua même légèrement, ce qui fit redoubler les cris de la multitude.

Le cortège s'avança lentement et mit près d'une demi-heure pour franchir l'intervalle qui sépare le Louvre de la place Notre-Dame. Arrivé là, il se rendit peu à peu sous la voûte immense de la sombre métropole, et le service divin commença.

Au moment où la cour prenait place, un carrosse aux armes de Comminges quitta la file des carrosses de la cour, et vint lentement se placer au bout de la rue Saint-Christophe, entièrement déserte. Arrivé là, quatre gardes et un exempt qui l'escortaient montèrent dans la lourde machine et en fermèrent les mantelets; puis à travers un jour prudemment ménagé, l'exempt se mit à guetter le long de la rue Cocatrix, comme s'il attendait l'arrivée de quelqu'un.

Tout le monde était occupé de la cérémonie, de sorte que ni le carrosse ni les précautions dont s'entouraient ceux qui étaient dedans ne furent remarqués. Friquet, dont l'oeil toujours au guet eût pu seul les pénétrer, s'en était allé savourer ses abricots sur l'entablement d'une maison du parvis Notre-Dame. De là il voyait le roi, la reine et M. de Mazarin et entendait la messe comme s'il l'avait servie.

Vers la fin de l'office, la reine, voyant que Comminges attendait debout auprès d'elle une confirmation de l'ordre qu'elle lui avait déjà donné avant de quitter le Louvre, dit à demi-voix:

— Allez Comminges, et que Dieu vous assiste!

Comminges partit aussitôt, sortit de l'église, et entra dans la rue Saint-Christophe.

Friquet, qui vit ce bel officier marcher suivi de deux gardes, s'amusa à le suivre, et cela avec d'autant plus d'allégresse que la cérémonie finissait à l'instant même et que le roi remontait dans son carrosse.

À peine l'exempt vit-il apparaître Comminges au bout de la rue Cocatrix, qu'il dit un mot au cocher, lequel mit aussitôt sa machine en mouvement et la conduisit devant la porte de Broussel.

Comminges frappait à cette porte en même temps que la voiture s'y arrêtait.

Friquet attendait derrière Comminges que cette porte fût ouverte.

— Que fais-tu là, drôle? demanda Comminges.

— J'attends pour entrer chez maître Broussel, monsieur l'officier! dit Friquet de ce ton câlin que sait si bien prendre dans l'occasion le gamin de Paris.

— C'est donc bien là qu'il demeure? demanda Comminges.

— Oui, monsieur.

— Et quel étage occupe-t-il?

— Toute la maison, dit Friquet; la maison est à lui.

— Mais où se tient-il ordinairement?

— Pour travailler, il se tient au second, mais pour prendre ses repas, il descend au premier; dans ce moment il doit dîner, car il est midi.

— Bien, dit Comminges.

En ce moment on ouvrit. L'officier interrogea le laquais, et apprit que maître Broussel était chez lui, et dînait effectivement. Comminges monta derrière le laquais, et Friquet monta derrière Comminges.

Broussel était assis à table avec sa famille, ayant devant lui sa femme, à ses côtés ses deux filles, et au bout de la table son fils, Louvières, que nous avons vu déjà apparaître lors de l'accident arrivé au conseiller, accident dont au reste il était parfaitement remis. Le bonhomme, revenu en pleine santé, goûtait donc les beaux fruits que lui avait envoyés madame de Longueville.

Comminges, qui avait arrêté le bras du laquais au moment où celui- ci allait ouvrir la porte pour l'annoncer, ouvrit la porte lui- même et se trouva en face de ce tableau de famille.

À la vue de l'officier, Broussel se sentit quelque peu ému; mais, voyant qu'il saluait poliment, il se leva et salua aussi.

Cependant, malgré cette politesse réciproque, l'inquiétude se peignit sur le visage des femmes; Louvières devint fort pâle et attendait impatiemment que l'officier s'expliquât.

— Monsieur, dit Comminges, je suis porteur d'un ordre du roi.

— Fort bien, monsieur, répondit Broussel. Quel est cet ordre?

Et il tendit la main.

— J'ai commission de me saisir de votre personne, monsieur, dit Comminges, toujours sur le même ton, avec la même politesse, et si vous voulez bien m'en croire, vous vous épargnerez la peine de lire cette longue lettre et vous me suivrez.

La foudre tombée au milieu de ces bonnes gens si paisiblement assemblés n'eût pas produit un effet plus terrible. Broussel recula tout tremblant. C'était une terrible chose à cette époque que d'être emprisonné par l'inimitié du roi. Louvières fit un mouvement pour sauter sur son épée, qui était sur une chaise dans l'angle de la salle; mais un coup d'oeil du bonhomme Broussel, qui au milieu de tout cela ne perdait pas la tête, contint ce mouvement désespéré. Madame Broussel, séparée de son mari par la largeur de la table, fondait en larmes, les deux jeunes filles tenaient leur père embrassé.

— Allons, monsieur, dit Comminges, hâtons-nous, il faut obéir au roi.

— Monsieur, dit Broussel, je suis en mauvaise santé et ne puis me rendre prisonnier en cet état; je demande du temps.

— C'est impossible, répondit Comminges, l'ordre est formel et doit être exécuté à l'instant même.

— Impossible! dit Louvières; monsieur, prenez garde de nous pousser au désespoir.

— Impossible! dit une voix criarde au fond de la chambre.

Comminges se retourna et vit dame Nanette son balai à la main et dont les yeux brillaient de tous les feux de la colère.

— Ma bonne Nanette, tenez-vous tranquille, dit Broussel, je vous en prie.

— Moi, me tenir tranquille quand on arrête mon maître, le soutien, le libérateur, le père du pauvre peuple! Ah bien oui! vous me connaissez encore… Voulez-vous vous en aller! dit-elle à Comminges.

Comminges sourit.

— Voyons, monsieur, dit-il en se retournant vers Broussel, faites-moi taire cette femme et suivez-moi.

— Me faire taire, moi! moi! dit Nanette; ah bien oui! il en faudrait encore un autre que vous, mon bel oiseau du roi! Vous allez voir.

Et dame Nanette s'élança vers la fenêtre, l'ouvrit, et d'une voix si perçante qu'on put l'entendre du parvis Notre-Dame:

— Au secours! cria-t-elle, on arrête mon maître! on arrête le conseiller Broussel! au secours!

— Monsieur, dit Comminges, déclarez-vous tout de suite: obéirez- vous ou comptez-vous faire rébellion au roi?

— J'obéis, j'obéis, monsieur, s'écria Broussel essayant de se dégager de l'étreinte de ses deux filles et de contenir du regard son fils toujours prêt à lui échapper.

— En ce cas, dit Comminges, imposez silence à cette vieille.

— Ah! vieille! dit Nanette.

Et elle se mit à crier de plus belle en se cramponnant aux barres de la fenêtre:

— Au secours! au secours! pour maître Broussel, qu'on arrête parce qu'il a défendu le peuple; au secours!

Comminges saisit la servante à bras-le-corps, et voulut l'arracher de son poste; mais au même instant une autre voix, sortant d'une espèce d'entresol, hurla d'un ton de fausset:

— Au meurtre! au feu! à l'assassin! On tue M. Broussel! on égorge M. Broussel!

C'était la voix de Friquet. Dame Nanette, se sentant soutenue, reprit alors avec plus de force et fit chorus.

Déjà des têtes curieuses apparaissaient aux fenêtres. Le peuple, attiré au bout de la rue, accourait, des hommes, puis des groupes, puis une foule: on entendait les cris; on voyait un carrosse, mais on ne comprenait pas. Friquet sauta de l'entresol sur l'impériale de la voiture.

— Ils veulent arrêter M. Broussel! cria-t-il; il y a des gardes dans le carrosse, et l'officier est là-haut.

La foule se mit à gronder et s'approcha des chevaux. Les deux gardes qui étaient restés dans l'allée montèrent au secours de Comminges; ceux qui étaient dans le carrosse ouvrirent les portières et croisèrent la pique.

— Les voyez-vous? criait Friquet. Les voyez-vous? les voilà.

Le cocher se retourna et envoya à Friquet un coup de fouet qui le fit hurler de douleur.

— Ah! cocher du diable! s'écria Friquet, tu t'en mêles? attends!

Et il regagna son entresol, d'où il accabla le cocher de tous les projectiles qu'il put trouver.

Malgré la démonstration hostile des gardes, et peut-être même à cause de cette démonstration, la foule se mit à gronder et s'approcher des chevaux. Les gardes firent reculer les plus mutins à grands coups de pique.

Cependant le tumulte allait toujours croissant; la rue ne pouvait plus contenir les spectateurs qui affluaient de toutes parts; la presse envahissait l'espace que formaient encore entre eux et le carrosse les redoutables piques des gardes. Les soldats, repoussés comme par des murailles vivantes, allaient être écrasés contre les moyeux des roues et les panneaux de la voiture. Les cris: «Au nom du roi!» vingt fois répétés par l'exempt, ne pouvaient rien contre cette redoutable multitude, et semblaient l'exaspérer encore, quand, à ces cris: «Au nom du roi!», un cavalier accourut, et, voyant des uniformes fort maltraités, s'élança dans la mêlée l'épée à la main et apporta un secours inespéré aux gardes.

Ce cavalier était un jeune homme de quinze à seize ans à peine, que la colère rendait pâle. Il mit pied à terre comme les autres gardes, s'adossa au timon de la voiture, se fit un rempart de son cheval, tira de ses fontes les pistolets, qu'il passa à sa ceinture et commença à espadonner en homme à qui le maniement de l'épée est chose familière.

Pendant dix minutes, à lui seul le jeune homme soutint l'effort de toute la foule.

Alors on vit paraître Comminges poussant Broussel devant lui.

— Rompons le carrosse! criait le peuple.

— Au secours! criait la vieille.

— Au meurtre! criait Friquet en continuant de faire pleuvoir sur les gardes tout ce qui se trouvait sous sa main.

— Au nom du roi! criait Comminges.

— Le premier qui avance est mort! cria Raoul qui, se voyant pressé, fit sentir la pointe de son épée à une espèce de géant qui était prêt à l'écraser, et qui, se sentant blessé, recula en hurlant.

Car c'était Raoul qui, revenant de Blois, selon qu'il l'avait promis au comte de La Fère, après cinq jours d'absence, avait voulu jouir du coup d'oeil de la cérémonie, et avait pris par les rues qui le conduiraient plus directement à Notre-Dame. Arrivé aux environs de la rue Cocatrix, il s'était trouvé entraîné par le flot du populaire, et à ce mot: «Au nom du roi!» il s'était rappelé le mot d'Athos: «Servez le roi» et il était accouru combattre pour le roi, dont on maltraitait les gardes.

Comminges jeta pour ainsi dire Broussel dans le carrosse et s'élança derrière lui. En ce moment un coup d'arquebuse retentit, une balle traversa du haut en bas le chapeau de Comminges et cassa le bras d'un garde. Comminges releva la tête et vit, au milieu de la fumée, la figure menaçante de Louvières qui apparaissait à la fenêtre du second étage.

— C'est bien, monsieur, dit Comminges, vous entendrez parler de moi.

— Et vous aussi, monsieur, dit Louvières, et nous verrons lequel parlera plus haut.

Friquet et Nanette hurlaient toujours; les cris, le bruit du coup, l'odeur de la poudre toujours si enivrante, faisaient leur effet.

— À mort l'officier! à mort! hurla la foule.

Et il se fit un grand mouvement.

— Un pas de plus, cria Comminges en abattant les mantelets pour qu'on pût bien voir dans la voiture et en appuyant son épée sur la poitrine de Broussel, un pas de plus, et je tue le prisonnier; j'ai ordre de l'amener mort ou vif, je l'amènerai mort, voilà tout.

Un cri terrible retentit: la femme et les filles de Broussel tendaient au peuple des mains suppliantes.

Le peuple comprit que cet officier si pâle, mais qui paraissait si résolu, ferait comme il disait: on continua de menacer, mais on s'écarta.

Comminges fit monter avec lui dans la voiture le garde blessé, et ordonna aux autres de fermer la portière.

— Touche au palais, dit-il au cocher plus mort que vif.