Vingt ans aprèsPart 46 of 95
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
Et la reine leva lentement et solennellement les yeux au ciel.
— Madame, dit Athos, quand faut-il partir?
— Vous consentez donc? s'écria la reine avec joie.
— Oui, Madame. Seulement Votre Majesté va trop loin, ce me semble, en s'engageant à nous combler d'une amitié si fort au- dessus de nos mérites. Nous servons Dieu, Madame, en servant un prince si malheureux et une reine si vertueuse. Madame, nous sommes à vous corps et âme.
— Ah! messieurs, dit la reine attendrie jusqu'aux larmes, voici le premier instant de joie et d'espoir que j'ai éprouvé depuis cinq ans. Oui, vous servez Dieu, et comme mon pouvoir sera trop borné pour reconnaître un pareil sacrifice, c'est lui qui vous récompensera, lui qui lit dans mon coeur tout ce que j'ai de reconnaissance envers lui et envers vous. Sauvez mon époux, sauvez le roi; et bien que vous ne soyez pas sensibles au prix qui peut vous revenir sur la terre pour cette belle action, laissez-moi l'espoir que je vous reverrai pour vous remercier moi-même. En attendant, je reste. Avez-vous quelque recommandation à me faire? Je suis dès à présent votre amie; et puisque vous faites mes affaires, je dois m'occuper des vôtres.
— Madame, dit Athos, je n'ai rien à demander à Votre Majesté que ses prières.
— Et moi, dit Aramis, je suis seul au monde et n'ai que Votre Majesté à servir.
La reine leur tendit sa main, qu'ils baisèrent, et elle dit tout bas à de Winter:
— Si vous manquez d'argent, milord, n'hésitez pas un instant, brisez les joyaux que je vous ai donnés, détachez-en les diamants et vendez-les à un juif: vous en tirerez cinquante à soixante mille livres; dépensez-les s'il est nécessaire, mais que ces gentilshommes soient traités comme ils le méritent, c'est-à-dire en rois.
La reine avait préparé deux lettres: une écrite par elle, une écrite par la princesse Henriette sa fille. Toutes deux étaient adressées au roi Charles. Elle en donna une à Athos et une à Aramis, afin que si le hasard les séparait, ils pussent se faire reconnaître au roi; puis ils se retirèrent.
Au bas de l'escalier, de Winter s'arrêta:
— Allez de votre côté et moi du mien, messieurs, dit-il, afin que nous n'éveillions point les soupçons, et ce soir, à neuf heures, trouvons-nous à la porte Saint-Denis. Nous irons avec mes chevaux tant qu'ils pourront aller, puis ensuite nous prendrons la poste. Encore une fois merci, mes chers amis, merci en mon nom, merci au nom de la reine.
Les trois gentilshommes se serrèrent la main; le comte de Winter prit la rue Saint-Honoré, et Athos et Aramis demeurèrent ensemble.
— Eh bien! dit Aramis quand ils furent seuls, que dites-vous de cette affaire, mon cher comte?
— Mauvaise, répondit Athos, très mauvaise.
— Mais vous l'avez accueillie avec enthousiasme?
— Comme j'accueillerai toujours la défense d'un grand principe, mon cher d'Herblay. Les rois ne peuvent être forts que par la noblesse, mais la noblesse ne peut être grande que par les rois. Soutenons donc les monarchies, c'est nous soutenir nous-mêmes.
— Nous allons nous faire assassiner là-bas, dit Aramis. Je hais les Anglais, ils sont grossiers comme tous les gens qui boivent de la bière.
— Valait-il donc mieux rester ici, dit Athos, et nous en aller faire un tour à la Bastille ou au donjon de Vincennes, comme ayant favorisé l'évasion de M. de Beaufort? Ah! ma foi, Aramis, croyez- moi, il n'y a point de regret à avoir. Nous évitons la prison et nous agissons en héros, le choix est facile.
— C'est vrai; mais, en toute chose, mon cher, il faut en revenir à cette première question, fort sotte, je le sais, mais fort nécessaire: Avez-vous de l'argent?
— Quelque chose comme une centaine de pistoles, que mon fermier m'avait envoyées la veille de mon départ de Bragelonne; mais là- dessus je dois en laisser une cinquantaine à Raoul: il faut qu'un jeune gentilhomme vive dignement. Je n'ai donc que cinquante pistoles à peu près: et vous?
— Moi, je suis sûr qu'en retournant toutes mes poches et en ouvrant tous mes tiroirs je ne trouverai pas dix louis chez moi. Heureusement que lord de Winter est riche.
— Lord de Winter est momentanément ruiné, car c'est Cromwell qui touche ses revenus.
— Voilà où le baron Porthos serait bon, dit Aramis.
— Voilà où je regrette d'Artagnan, dit Athos.
— Quelle bourse ronde!
— Quelle fière épée!
— Débauchons-les.
— Ce secret n'est pas le nôtre, Aramis; croyez-moi donc, ne mettons personne dans notre confidence. Puis, en faisant une pareille démarche, nous paraîtrions douter de nous-mêmes. Regrettons à part nous, mais ne parlons pas.
— Vous avez raison. Que ferez-vous d'ici à ce soir? Moi je suis forcé de remettre deux choses.
— Est-ce choses qui puissent se remettre?
— Dame! il le faudra bien.
— Et quelles étaient-elles?
— D'abord un coup d'épée au coadjuteur, que j'ai rencontré hier soir chez madame de Rambouillet, et que j'ai trouvé monté sur un singulier ton à mon égard.
— Fi donc! une querelle entre prêtres! un duel entre alliés!
— Que voulez-vous, mon cher! il est ferrailleur, et moi aussi; il court les ruelles, et moi aussi; sa soutane lui pèse, et j'ai, je crois, assez de la mienne; je crois parfois qu'il est Aramis et que je suis le coadjuteur, tant nous avons d'analogie l'un avec l'autre. Cette espèce de Sosie m'ennuie et me fait ombre; d'ailleurs, c'est un brouillon qui perdra notre parti. Je suis convaincu que si je lui donnais un soufflet, comme j'ai fait ce matin à ce petit bourgeois qui m'avait éclaboussé, cela changerait la face des affaires.
— Et moi, mon cher Aramis, répondit tranquillement Athos, je crois que cela ne changerait que la face de M. de Retz. Ainsi, croyez-moi, laissons les choses comme elles sont: d'ailleurs, vous ne vous appartenez plus ni l'un ni l'autre: vous êtes à la reine d'Angleterre et lui à la Fronde; donc, si la seconde chose que vous regrettez de ne pouvoir accomplir n'est pas plus importante que la première…
— Oh! celle-là était fort importante.
— Alors faites-la tout de suite.
— Malheureusement je ne suis pas libre de la faire à l'heure que je veux. C'était au soir, tout à fait au soir.
— Je comprends, dit Athos en souriant, à minuit?
— À peu près.
— Que voulez-vous, mon cher, ce sont choses qui se remettent, que ces choses-là, et vous la remettrez, ayant surtout une pareille excuse à donner à votre retour…
— Oui, si je reviens.
— Si vous ne revenez pas, que vous importe? Soyez donc un peu raisonnable. Voyons, Aramis, vous n'avez plus vingt ans, mon cher ami.
— À mon grand regret, mordieu! Ah! si je les avais!
— Oui, dit Athos, je crois que vous feriez de bonnes folies! Mais il faut que nous nous quittions: j'ai, moi, une ou deux visites à faire et une lettre à écrire; revenez donc me prendre à huit heures, ou plutôt voulez-vous que je vous attende à souper à sept?
— Fort bien; j'ai, moi, dit Aramis, vingt visites à faire et autant de lettres à écrire.
Et sur ce ils se quittèrent. Athos alla faire une visite à madame de Vendôme, déposa son nom chez madame de Chevreuse, et écrivit à d'Artagnan la lettre suivante:
«Cher ami, je pars avec Aramis pour une affaire d'importance. Je voudrais vous faire mes adieux, mais le temps me manque. N'oubliez pas que je vous écris pour vous répéter combien je vous aime.
«Raoul est allé à Blois, et il ignore mon départ; veillez sur lui en mon absence du mieux qu'il vous sera possible, et si par hasard vous n'avez pas de mes nouvelles d'ici à trois mois, dites-lui qu'il ouvre un paquet cacheté à son adresse, qu'il trouvera à Blois dans ma cassette de bronze, dont je vous envoie la clef.
«Embrassez Porthos pour Aramis et pour moi. Au revoir, peut-être adieu.»
Et il fit porter la lettre par Blaisois.
À l'heure convenue, Aramis arriva: il était en cavalier et avait au côté cette ancienne épée qu'il avait tirée si souvent et qu'il était plus que jamais prêt à tirer.
— Ah çà! dit-il, je crois que décidément nous avons tort de partir ainsi, sans laisser un petit mot d'adieu à Porthos et à d'Artagnan.
— C'est chose faite, cher ami, dit Athos, et j'y ai pourvu; je les ai embrassés tous deux pour vous et pour moi.
— Vous êtes un homme admirable, mon cher comte, dit Aramis, et vous pensez à tout.
— Eh bien! avez-vous pris votre parti de ce voyage?
— Tout à fait; et maintenant que j'y ai réfléchi, je suis aise de quitter Paris en ce moment.
— Et moi aussi, répondit Athos; seulement je regrette de ne pas avoir embrassé d'Artagnan, mais le démon est si fin qu'il eût deviné nos projets.
À la fin du souper, Blaisois rentra.
— Monsieur, voilà la réponse de M. d'Artagnan.
— Mais je ne t'ai pas dit qu'il y eût réponse, imbécile! dit Athos.
— Aussi étais-je parti sans l'attendre, mais il m'a fait rappeler et il m'a donné ceci.
Et il présenta un petit sac de peau tout arrondi et tout sonnant.
Athos l'ouvrit et commença par en tirer un petit billet conçu en ces termes:
«Mon cher comte,
«Quand on voyage, et surtout pour trois mois, on n'a jamais assez d'argent; or, je me rappelle nos temps de détresse, et je vous envoie la moitié de ma bourse: c'est de l'argent que je suis parvenu à faire suer au Mazarin. N'en faites donc pas un trop mauvais usage, je vous en supplie.
«Quant à ce qui est de ne plus vous revoir, je n'en crois pas un mot; quand on a votre coeur et votre épée, on passe-partout.
«Au revoir donc, et pas adieu.
«Il va sans dire que du jour où j'ai vu Raoul je l'ai aimé comme mon enfant; cependant croyez que je demande bien sincèrement à Dieu de ne pas devenir son père, quoique je fusse fier d'un fils comme lui.
«VOTRE D'ARTAGNAN.»
«P.-S. — Bien entendu que les cinquante louis que je vous envoie sont à vous comme à Aramis, à Aramis comme à vous.»
Athos sourit, et son beau regard se voila d'une larme. D'Artagnan, qu'il avait toujours tendrement aimé, l'aimait donc toujours, tout mazarin qu'il était.
— Voilà, ma foi, les cinquante louis, dit Aramis en versant la bourse sur une table, tous à l'effigie du roi Louis XIII. Eh bien, que faites-vous de cet argent, comte, le gardez-vous ou le renvoyez-vous?
— Je le garde, Aramis, et je n'en aurais pas besoin que je le garderais encore. Ce qui est offert de grand coeur doit être accepté de grand coeur. Prenez-en vingt-cinq, Aramis, et donnez- moi les vingt-cinq autres.
— À la bonne heure, je suis heureux de voir que vous êtes de mon avis. Là, maintenant, partons-nous?
— Quand vous voudrez; mais n'avez-vous donc point de laquais?
— Non, cet imbécile de Bazin a eu la sottise de se faire bedeau, comme vous savez, de sorte qu'il ne peut pas quitter Notre-Dame.
— C'est bien, vous Prendrez Blaisois, dont je ne saurais que faire, puisque j'ai déjà Grimaud.
— Volontiers, dit Aramis.
En ce moment, Grimaud parut sur le seuil.
— Prêts, dit-il avec son laconisme ordinaire.
— Partons donc, dit Athos.
En effet, les chevaux attendaient tout sellés. Les deux laquais en firent autant.
Au coin du quai ils rencontrèrent Bazin qui accourait tout essoufflé.
— Ah! monsieur, dit Bazin, Dieu merci! j'arrive à temps.
— Qu'y a-t-il?
— M. Porthos sort de la maison et a laissé ceci pour vous, en disant que la chose était fort pressée et devait vous être remise avant votre départ.
— Bon, dit Aramis en prenant une bourse que lui tendait Bazin, qu'est ceci?
— Attendez, monsieur l'abbé, il y a une lettre.
— Tu sais que je t'ai déjà dit que si tu m'appelais autrement que chevalier, je te briserais les os. Voyons la lettre.
— Comment allez-vous lire? demanda Athos, il fait noir comme dans un four.
— Attendez, dit Bazin.
Bazin battit le briquet et alluma une bougie roulée avec laquelle il allumait ses cierges. À la lueur de cette bougie, Aramis lut:
«Mon cher d'Herblay,
«J'apprends par d'Artagnan, qui m'embrasse de votre part et de celle du comte de La Fère, que vous partez pour une expédition qui durera peut-être deux ou trois mois; comme je sais que vous n'aimez pas demander à vos amis, moi je vous offre: voici deux cents pistoles dont vous pouvez disposer et que vous me rendrez quand l'occasion s'en présentera. Ne craignez pas de me gêner: si j'ai besoin d'argent, j'en ferai venir de l'un de mes châteaux; rien qu'à Bracieux j'ai vingt mille livres en or. Aussi, si je ne vous envoie pas plus, c'est que je crains que vous n'acceptiez pas une somme trop forte.
«Je m'adresse à vous parce que vous savez que le comte de La Fère m'impose toujours un peu malgré moi, quoique je l'aime de tout mon coeur; mais il est bien entendu que ce que j'offre à vous, je l'offre en même temps à lui.
«Je suis, comme vous n'en doutez pas, j'espère, votre bien dévoué.
«DU VALLON DE BRACIEUX DE PIERREFONDS.»
— Eh bien! dit Aramis, que dites-vous de cela?
— Je dis, mon cher d'Herblay, que c'est presque un sacrilège de douter de la Providence quand on a de tels amis.
— Ainsi donc?
— Ainsi donc nous partageons les pistoles de Porthos comme nous avons partagé les louis de d'Artagnan.
Le partage fait à la lueur du rat-de-cave de Bazin, les deux amis se remirent en route.
Un quart d'heure après, ils étaient à la porte Saint-Denis où de Winter les attendait.
XLVI. Où il est prouvé que le premier mouvement est toujours le bon
Les trois gentilshommes prirent la route de Picardie, cette route si connue d'eux, et qui rappelait à Athos et à Aramis quelques-uns des souvenirs les plus pittoresques de leur jeunesse.
— Si Mousqueton était avec nous, dit Athos en arrivant à l'endroit où ils avaient eu dispute avec des paveurs, comme il frémirait en passant ici; vous rappelez-vous, Aramis? c'est ici que lui arriva cette fameuse balle.
— Ma foi, je le lui permettrais, dit Aramis, car moi je me sens frissonner à ce souvenir; tenez, voici au-delà de cet arbre un petit endroit où j'ai bien cru que j'étais mort.
On continua le chemin. Bientôt ce fut à Grimaud à redescendre dans sa mémoire. Arrivés en face de l'auberge où son maître et lui avaient fait autrefois une si énorme ripaille, il s'approcha d'Athos, et, lui montrant le soupirail de la cave, il lui dit:
— Saucissons!
Athos se mit à rire, et cette folie de son jeune âge lui parut aussi amusante que si quelqu'un la lui eût racontée comme d'un autre.
Enfin, après deux jours et une nuit de marche, ils arrivèrent vers le soir, par un temps magnifique, à Boulogne, ville alors presque déserte, bâtie entièrement sur la hauteur; ce qu'on appelle la basse ville n'existait pas. Boulogne était une position formidable.
En arrivant aux portes de la ville:
— Messieurs, dit de Winter, faisons ici comme à Paris: séparons- nous pour éviter les soupçons; j'ai une auberge peu fréquentée, mais dont le patron m'est entièrement dévoué. Je vais y aller, car des lettres doivent m'y attendre; vous, allez à la première hôtellerie de la ville, à l'Épée du Grand Henri, par exemple; rafraîchissez-vous, et dans deux heures trouvez-vous sur la jetée, notre barque doit nous y attendre.
La chose fut arrêtée ainsi. Lord de Winter continua son chemin le long des boulevards extérieurs pour entrer par une autre porte, tandis que les deux amis entrèrent par celle devant laquelle ils se trouvaient; au bout de deux cents pas ils rencontrèrent l'hôtel indiqué.
On fit rafraîchir les chevaux, mais sans les desseller; les laquais soupèrent, car il commençait à se faire tard, et les deux maîtres, fort impatients de s'embarquer, leur donnèrent rendez- vous sur la jetée, avec ordre de n'échanger aucune parole avec qui que ce fût. On comprend bien que cette recommandation ne regardait que Blaisois; pour Grimaud, il y avait longtemps qu'elle était devenue inutile.
Athos et Aramis descendirent vers le port.
Par leurs habits couverts de poussière, par certain air dégagé qui fait toujours reconnaître un homme habitué aux voyages, les deux amis excitèrent l'attention de quelques promeneurs.
Ils en virent un surtout à qui leur arrivée avait produit une certaine impression. Cet homme, qu'ils avaient remarqué les premiers, par les mêmes causes qui les avaient fait, eux, remarquer des autres, allait et venait tristement sur la jetée. Dès qu'il les vit, il ne cessa de les regarder à son tour et parut brûler d'envie de leur adresser la parole.
Cet homme était jeune et pâle; il avait les yeux d'un bleu si incertain, qu'ils paraissaient s'irriter comme ceux du tigre, selon les couleurs qu'ils reflétaient; sa démarche, malgré la lenteur et l'incertitude de ses détours, était raide et hardie; il était vêtu de noir et portait une longue épée avec assez de grâce.
Arrivés sur la jetée, Athos et Aramis s'arrêtèrent à regarder un petit bateau amarré à un pieu et tout équipé comme s'il attendait.
— C'est sans doute le nôtre, dit Athos.