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Vingt ans aprèsPart 34 of 95

Alexandre Dumas

French original · English translation

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«Aurez-vous l'obligeance, monsieur, si vous recevez des nouvelles de Blois, de me toucher quelques mots de ma petite amie Mlle de La Vallière, dont, vous le savez, la santé, lors de notre départ, pouvait donner quelque inquiétude? Vous comprenez, monsieur et cher protecteur, combien les souvenirs du temps que j'ai passé près de vous me sont précieux et indispensables. J'espère que parfois vous penserez aussi à moi, et si je vous manque à de certaines heures, si vous ressentez comme un petit regret de mon absence, je serais comblé de joie en songeant que vous avez senti mon affection et mon dévouement pour vous, et que j'ai su vous les faire comprendre pendant que j'avais le bonheur de vivre auprès de vous.»

Cette lettre achevée, Raoul se sentit plus calme; il regarda bien si Olivain et l'hôte ne le guettaient pas, et il déposa un baiser sur ce papier, muette et touchante caresse que le coeur d'Athos était capable de deviner en ouvrant la lettre.

Pendant ce temps, Olivain avait bu sa bouteille et mangé son pâté; les chevaux aussi s'étaient rafraîchis. Raoul fit signe à l'hôte de venir, jeta un écu sur la table, remonta à cheval, et à Senlis, jeta la lettre à la poste.

Le repos qu'avaient pris cavaliers et chevaux leur permettait de continuer leur route sans s'arrêter. À Verberie, Raoul ordonna à Olivain de s'informer de ce jeune gentilhomme qui les précédait; on l'avait vu passer il n'y avait pas trois quarts d'heure, mais il était bien monté, comme l'avait déjà dit le tavernier, et allait bon train.

— Tâchons de rattraper ce gentilhomme, dit Raoul à Olivain, il va comme nous à l'armée, et ce nous sera une compagnie agréable.

Il était quatre heures de l'après-midi lorsque Raoul arriva à Compiègne; il y dîna de bon appétit et s'informa de nouveau du jeune gentilhomme qui le précédait: il s'était arrêté comme Raoul à l'Hôtel de la Cloche et de la Bouteille, qui était le meilleur de Compiègne, et avait continué sa route en disant qu'il voulait aller coucher à Noyon.

— Allons coucher à Noyon, dit Raoul.

— Monsieur, répondit respectueusement Olivain, permettez-moi de vous faire observer que nous avons déjà fort fatigué les chevaux ce matin. Il sera bon, je crois, de coucher ici et de repartir demain de bon matin. Dix-huit lieues suffisent pour une première étape.

— M. le comte de La Fère désire que je me hâte, répondit Raoul, et que j'aie rejoint M. le Prince dans la matinée du quatrième jour: poussons donc jusqu'à Noyon, ce sera une étape pareille à celles que nous avons faites en allant de Blois à Paris. Nous arriverons à huit heures. Les chevaux auront toute la nuit pour se reposer, et demain, à cinq heures du matin, nous nous remettrons en route.

Olivain n'osa s'opposer à cette détermination; mais il suivit en murmurant.

— Allez, allez, disait-il entre ses dents, jetez votre feu le premier jour; demain, en place d'une journée de vingt lieues, vous en ferez une de dix, après-demain, une de cinq, et dans trois jours vous serez au lit. Là, il faudra bien que vous vous reposiez. Tous ces jeunes gens sont de vrais fanfarons.

On voit qu'Olivain n'avait pas été élevé à l'école des Planchet et des Grimaud.

Raoul se sentait las en effet; mais il désirait essayer ses forces, et nourri des principes d'Athos, sûr de l'avoir entendu mille fois parler d'étapes de vingt-cinq lieues, il ne voulait pas rester au-dessous de son modèle. D'Artagnan, cet homme de fer qui semblait tout bâti de nerfs et de muscles, l'avait frappé d'admiration.

Il allait donc toujours pressant de plus en plus le pas de son cheval, malgré les observations d'Olivain, et suivant un charmant petit chemin qui conduisait à un bac et qui raccourcissait d'une lieue la route, à ce qu'on lui avait assuré, lorsque, en arrivant au sommet d'une colline, il aperçut devant lui la rivière. Une petite troupe d'hommes à cheval se tenait sur le bord et était prête à s'embarquer. Raoul ne douta point que ce ne fût le gentilhomme et son escorte; il poussa un cri d'appel, mais il était encore trop loin pour être entendu; alors, tout fatigué qu'était son cheval, Raoul le mit au galop; mais une ondulation de terrain lui déroba bientôt la vue des voyageurs, et lorsqu'il parvint sur une nouvelle hauteur, le bac avait quitté le bord et voguait vers l'autre rive.

Raoul, voyant qu'il ne pouvait arriver à temps pour passer le bac en même temps que les voyageurs, s'arrêta pour attendre Olivain.

En ce moment on entendit un cri qui semblait venir de la rivière. Raoul se retourna du côté d'où venait le cri, et mettant la main sur ses yeux qu'éblouissait le soleil couchant:

— Olivain! s'écria-t-il, que vois-je donc là-bas?

Un second cri retentit plus perçant que le premier.

— Eh! monsieur, dit Olivain, la corde du bac a cassé et le bateau dérive. Mais que vois-je donc dans l'eau? cela se débat.

— Eh! sans doute, s'écria Raoul, fixant ses regards vers un point de la rivière que les rayons du soleil illuminaient splendidement, un cheval, un cavalier.

— Ils enfoncent, cria à son tour Olivain.

C'était vrai, et Raoul aussi venait d'acquérir la certitude qu'un accident était arrivé et qu'un homme se noyait. Il rendit la main à son cheval, lui enfonça les éperons dans le ventre, et l'animal, pressé par la douleur et sentant qu'on lui livrait l'espace, bondit par-dessus une espèce de garde-fou qui entourait le débarcadère, et tomba dans la rivière en faisant jaillir au loin des flots d'écume.

— Ah! monsieur, s'écria Olivain, que faites-vous donc, Seigneur Dieu!

Raoul dirigeait son cheval vers le malheureux en danger. C'était, au reste, un exercice qui lui était familier. Élevé sur les bords de la Loire, il avait pour ainsi dire été bercé dans ses flots; cent fois, il l'avait traversée à cheval, mille fois en nageant. Athos, dans la prévoyance du temps où il ferait du vicomte un soldat, l'avait aguerri dans toutes ces entreprises.

— Oh! mon Dieu! continuait Olivain désespéré, que dirait M. le comte s'il vous voyait?

— M. le comte eût fait comme moi, répondit Raoul en poussant vigoureusement son cheval.

— Mais moi! mais moi! s'écriait Olivain pâle et désespéré en s'agitant sur la rive, comment passerai-je, moi?

— Saute, poltron! cria Raoul nageant toujours.

Puis s'adressant au voyageur qui se débattait à vingt pas de lui:

— Courage, monsieur, dit-il, courage, on vient à votre aide.

Olivain avança, recula, fit cabrer son cheval, le fit tourner, et enfin, mordu au coeur par la honte, s'élança comme avait fait Raoul, mais en répétant: «Je suis mort, nous sommes perdus!»

Cependant le bac descendait rapidement, emporté par le fil de l'eau, et on entendait crier ceux qu'il emportait.

Un homme à cheveux gris s'était jeté du bac à la rivière et nageait vigoureusement vers la personne qui se noyait; mais il avançait lentement, car il lui fallait remonter le cours de l'eau.

Raoul continuait sa route et gagnait visiblement du terrain; mais le cheval et le cavalier, qu'il ne quittait pas du regard, s'enfonçaient visiblement: le cheval n'avait plus que les naseaux hors de l'eau, et le cavalier, qui avait quitté les rênes en se débattant, tendait les bras et laissait aller sa tête en arrière. Encore une minute, et tout disparaissait.

— Courage, cria Raoul, courage!

— Trop tard, murmura le jeune homme, trop tard!

L'eau passa par-dessus sa tête et éteignit sa voix dans sa bouche.

Raoul s'élança de son cheval, auquel il laissa le soin de sa propre conservation, et en trois ou quatre brassées fut près du gentilhomme. Il saisit aussitôt le cheval par la gourmette, et lui souleva la tête hors de l'eau; l'animal alors respira plus librement, et comme s'il eût compris que l'on venait à son aide, il redoubla d'efforts; Raoul en même temps saisissait une des mains du jeune homme et la ramenait à la crinière, à laquelle elle se cramponna avec cette ténacité de l'homme qui se noie. Sûr alors que le cavalier ne lâcherait plus prise, Raoul ne s'occupa que du cheval, qu'il dirigea vers la rive opposée en l'aidant à couper l'eau et en l'encourageant de la langue.

Tout à coup l'animal buta contre un bas-fond et prit pied sur le sable.

— Sauvé! s'écria l'homme aux cheveux gris en prenant pied à son tour.

— Sauvé! murmura machinalement le gentilhomme en lâchant la crinière et en se laissant glisser de dessus la selle aux bras de Raoul.

Raoul n'était qu'à dix pas de la rive; il y porta le gentilhomme évanoui, le coucha sur l'herbe, desserra les cordons de son col et déboutonna les agrafes de son pourpoint.

Une minute après, l'homme aux cheveux gris était près de lui.

Olivain avait fini par aborder à son tour après force signes de croix, et les gens du bac se dirigeaient du mieux qu'ils pouvaient vers le bord, à l'aide d'une perche qui se trouvait par hasard dans le bateau.

Peu à peu, grâce aux soins de Raoul et de l'homme qui accompagnait le jeune cavalier, la vie revint sur les joues pâles du moribond, qui ouvrit d'abord deux yeux égarés, mais qui bientôt se fixèrent sur celui qui l'avait sauvé.

— Ah! monsieur, s'écria-t-il, c'est vous que je cherchais: sans vous j'étais mort, trois fois mort.

— Mais on ressuscite, monsieur, comme vous voyez, dit Raoul, et nous en serons quittes pour un bain.

— Ah! monsieur, que de reconnaissance! s'écria l'homme aux cheveux gris.

— Ah! vous voilà, mon bon d'Arminges! je vous ai fait grand'peur, n'est-ce pas? mais c'est votre faute: vous étiez mon précepteur, pourquoi ne m'avez-vous pas fait apprendre à mieux nager?

— Ah! monsieur le comte, dit le vieillard, s'il vous était arrivé malheur, je n'aurais jamais osé me représenter devant le maréchal.

— Mais comment la chose est-elle donc arrivée? demanda Raoul.

— Ah! monsieur, de la manière la plus simple, répondit celui à qui l'on avait donné le titre de comte. Nous étions au tiers de la rivière à peu près quand la corde du bac a cassé. Aux cris et aux mouvements qu'ont faits les bateliers, mon cheval s'est effrayé et a sauté à l'eau. Je nage mal et n'ai pas osé me lancer à la rivière. Au lieu d'aider les mouvements de mon cheval, je les paralysais, et j'étais en train de me noyer le plus galamment du monde lorsque vous êtes arrivé là tout juste pour me tirer de l'eau. Aussi, monsieur, si vous le voulez bien, c'est désormais entre nous à la vie et à la mort.

— Monsieur, dit Raoul en s'inclinant, je suis tout à fait votre serviteur, je vous l'assure.

— Je me nomme le comte de Guiche, continua le cavalier; mon père est le maréchal de Grammont. Et maintenant que vous savez qui je suis, me ferez-vous l'honneur de me dire qui vous êtes?

— Je suis le vicomte de Bragelonne, dit Raoul en rougissant de ne pouvoir nommer son père comme avait fait le comte de Guiche.

— Vicomte, votre visage, votre bonté et votre courage m'attirent à vous; vous avez déjà toute ma reconnaissance. Embrassons-nous, je vous demande votre amitié.

— Monsieur, dit Raoul en rendant au comte son accolade, je vous aime aussi déjà de tout mon coeur, faites donc état de moi, je vous prie, comme d'un ami dévoué.

— Maintenant, où allez-vous, vicomte? demanda de Guiche.

— À l'armée de M. le Prince, comte.

— Et moi aussi, s'écria le jeune homme avec un transport de joie. Ah! tant mieux, nous allons faire ensemble le premier coup de pistolet.

— C'est bien, aimez-vous, dit le gouverneur; jeunes tous deux, vous n'avez sans doute qu'une même étoile, et vous deviez vous rencontrer.

Les deux jeunes gens sourirent avec la confiance de la jeunesse.

— Et maintenant, dit le gouverneur, il vous faut changer d'habits; vos laquais, à qui j'ai donné des ordres au moment où ils sont sortis du bac, doivent être arrivés déjà à l'hôtellerie. Le linge et le vin chauffent, venez.

Les jeunes gens n'avaient aucune objection à faire à cette proposition; au contraire, la trouvèrent-ils excellente; ils remontèrent donc aussitôt à cheval, en se regardant et en s'admirant tous deux: c'étaient en effet deux élégants cavaliers à la tournure svelte et élancée, deux nobles visages au front dégagé, au regard doux et fier, au sourire loyal et fin.

De Guiche pouvait avoir dix-huit ans, mais il n'était guère plus grand que Raoul, qui n'en avait que quinze.

Ils se tendirent la main par un mouvement spontané, et piquant leurs chevaux, firent côte à côte le trajet de la rivière à l'hôtellerie, l'un trouvant bonne et riante cette vie qu'il avait failli perdre, l'autre remerciant Dieu d'avoir déjà assez vécu pour avoir fait quelque chose qui serait agréable à son protecteur.

Quant à Olivain, il était le seul que cette belle action de son maître ne satisfît pas entièrement. Il tordait les manches et les basques de son justaucorps en songeant qu'une halte à Compiègne lui eût sauvé non seulement l'accident auquel il venait d'échapper, mais encore les fluxions de poitrine et les rhumatismes qui devaient naturellement en être le résultat.

XXXIII. Escarmouche

Le séjour à Noyon fut court, chacun y dormait d'un profond sommeil. Raoul avait recommandé de le réveiller si Grimaud arrivait, mais Grimaud n'arriva point.

Les chevaux apprécièrent de leur côté, sans doute, les huit heures de repos absolu et d'abondante litière qui leur furent accordées. Le comte de Guiche fut réveillé à cinq heures du matin par Raoul, qui lui vint souhaiter le bonjour. On déjeuna à la hâte, et à six heures on avait déjà fait deux lieues.

La conversation du jeune comte était des plus intéressantes pour Raoul. Aussi Raoul écoutait-il beaucoup, et le jeune comte racontait-il toujours. Élevé à Paris, où Raoul n'était venu qu'une fois; à la cour que Raoul n'avait jamais vue, ses folies de page, deux duels qu'il avait déjà trouvé moyen d'avoir malgré les édits et surtout malgré son gouverneur, étaient des choses de la plus haute curiosité pour Raoul. Raoul n'avait été que chez M. Scarron; il nomma à Guiche les personnes qu'il y avait vues. Guiche connaissait tout le monde: madame de Neuillan, mademoiselle d'Aubigné, mademoiselle de Scudéry, mademoiselle Paulet, madame de Chevreuse. Il railla tout le monde avec esprit; Raoul tremblait qu'il ne raillât aussi madame de Chevreuse, pour laquelle il se sentait une réelle et profonde sympathie; mais soit instinct, soit affection pour la duchesse de Chevreuse, il en dit le plus grand bien possible. L'amitié de Raoul pour le comte redoubla de ces éloges.

Puis vint l'article des galanteries et des amours. Sous ce rapport aussi, Bragelonne avait beaucoup plus à écouter qu'à dire. Il écouta donc et il lui sembla voir à travers trois ou quatre aventures assez diaphanes que, comme lui, le comte cachait un secret au fond du coeur.

De Guiche, comme nous l'avons dit, avait été élevé à la cour, et les intrigues de toute cette cour lui étaient connues. C'était la cour dont Raoul avait tant entendu parler au comte de La Fère; seulement elle avait fort changé de face depuis l'époque où Athos lui-même l'avait vue. Tout le récit du comte de Guiche fut donc nouveau pour son compagnon de voyage. Le jeune comte, médisant et spirituel, passa tout le monde en revue; il raconta les anciennes amours de madame de Longueville avec Coligny, et le duel de celui- ci à la place Royale, duel qui lui fut si fatal, et que madame de Longueville vit à travers une jalousie; ses amours nouvelles avec le prince de Marcillac, qui en était jaloux, disait-on, à vouloir faire tuer tout le monde, et même l'abbé d'Herblay, son directeur; les amours de M. le prince de Galles avec Mademoiselle, qu'on appela plus tard la grande Mademoiselle, si célèbre depuis par son mariage secret avec Lauzun. La reine elle-même ne fut pas épargnée, et le cardinal Mazarin eut sa part de raillerie aussi.

La journée passa rapide comme une heure. Le gouverneur du comte, bon vivant, homme du monde, savant jusqu'aux dents, comme le disait son élève, rappela plusieurs fois à Raoul la profonde érudition et la raillerie spirituelle et mordante d'Athos; mais quant à la grâce, à la délicatesse et à la noblesse des apparences, personne, sur ce point, ne pouvait être comparé au comte de La Fère.

Les chevaux, plus ménagés que la veille, s'arrêtèrent vers quatre heures du soir à Arras. On s'approchait du théâtre de la guerre, et l'on résolut de s'arrêter dans cette ville jusqu'au lendemain, des partis d'Espagnols profitant quelquefois de la nuit pour faire des expéditions jusque dans les environs d'Arras.

L'armée française tenait depuis Pont-à-Marc jusqu'à Valenciennes, en revenant sur Douai. On disait M. le Prince de sa personne à Béthune.

L'armée ennemie s'étendait de Cassel à Courtray, et, comme il n'était sorte de pillages et de violences qu'elle ne commît, les pauvres gens de la frontière quittaient leurs habitations isolées et venaient se réfugier dans les villes fortes qui leur promettaient un abri. Arras était encombrée de fuyards.