Vingt ans aprèsPart 28 of 95
French original · English translation
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— Ah! oui, dit La Ramée, mais comment cela, des nouvelles du dehors?
— Oh! rien de plus facile, dit le duc de Beaufort, en jouant à la paume, par exemple.
— En jouant à la paume? demanda La Ramée, commençant à prêter la plus grande attention au récit du duc.
— Oui, tenez, j'envoie une balle dans le fossé, un homme est là qui la ramasse. La balle renferme une lettre; au lieu de renvoyer cette balle que je lui ai demandée du haut des remparts, il m'en envoie une autre. Cette autre balle contient une lettre. Ainsi, nous avons échangé nos idées, et personne n'y a rien vu.
— Diable! diable! dit La Ramée en se grattant l'oreille, vous faites bien de me dire cela, Monseigneur, je surveillerai les ramasseurs des balles.
Le duc sourit.
— Mais, continua La Ramée, tout cela, au bout du compte, n'est qu'un moyen de correspondre.
— C'est déjà beaucoup, ce me semble.
— Ce n'est pas assez.
— Je vous demande pardon. Par exemple, je dis à mes amis: «Trouvez-vous tel jour, à telle heure, de l'autre côté du fossé avec deux chevaux de main.»
— Eh bien! après? dit La Ramée avec une certaine inquiétude; à moins que ces chevaux n'aient des ailes pour monter sur le rempart et venir vous y chercher.
— Eh! mon Dieu, dit négligemment le prince, il ne s'agit pas que les chevaux aient des ailes pour monter sur les remparts, mais que j'aie, moi, un moyen d'en descendre.
— Lequel?
— Une échelle de corde.
— Oui, mais, dit La Ramée en essayant de rire, une échelle de corde ne s'envoie pas comme une lettre, dans une balle de paume.
— Non, mais elle s'envoie dans autre chose.
— Dans autre chose, dans autre chose! dans quoi?
— Dans un pâté, par exemple.
— Dans un pâté? dit La Ramée.
— Oui. Supposez une chose, reprit le duc; supposez, par exemple, que mon maître d'hôtel, Noirmont, ait traité du fonds de boutique du père Marteau…
— Eh bien? demanda La Ramée tout frissonnant.
— Eh bien! La Ramée, qui est un gourmand, voit ces pâtés, trouve qu'ils ont meilleure mine que ceux de ses prédécesseurs, vient m'offrir de m'en faire goûter. J'accepte, à la condition que La Ramée en goûtera avec moi. Pour être plus à l'aise, La Ramée écarte les gardes et ne conserve que Grimaud pour nous servir. Grimaud est l'homme qui m'a été donné par un ami, ce serviteur avec lequel je m'entends, prêt à me seconder en toutes choses. Le moment de ma fuite est marqué à sept heures. Eh bien! à sept heures moins quelques minutes…
— À sept heures moins quelques minutes? … reprit La Ramée, auquel la sueur commençait à perler sur le front.
— À sept heures moins quelques minutes, reprit le duc en joignant l'action aux paroles, j'enlève la croûte du pâté. J'y trouve deux poignards, une échelle de corde et un bâillon. Je mets un des poignards sur la poitrine de La Ramée et je lui dis: «Mon ami, j'en suis désolé, mais si tu fais un geste, si tu pousses un cri, tu es mort!»
Nous l'avons dit, en prononçant ces derniers mots, le duc avait joint l'action aux paroles. Le duc était debout près de lui et lui appuyait la pointe d'un poignard sur la poitrine avec un accent qui ne permettait pas à celui auquel il s'adressait de conserver de doute sur sa résolution.
Pendant ce temps Grimaud, toujours silencieux, tirait du pâté le second poignard, l'échelle de corde et la poire d'angoisse.
La Ramée suivait des yeux chacun de ces objets avec une terreur croissante.
— Oh! Monseigneur, s'écria-t-il en regardant le duc avec une expression de stupéfaction qui eût fait éclater de rire le prince dans un autre moment, vous n'aurez pas le coeur de me tuer!
— Non, si tu ne t'opposes pas à ma fuite.
— Mais, Monseigneur, si je vous laisse fuir, je suis un homme ruiné.
— Je te rembourserai le prix de ta charge.
— Et vous êtes bien décidé à quitter le château?
— Pardieu!
— Tout ce que je pourrais vous dire ne vous fera pas changer de résolution?
— Ce soir, je veux être libre.
— Et si je me défends, si j'appelle, si je crie?
— Foi de gentilhomme, je te tue.
En ce moment la pendule sonna.
— Sept heures, dit Grimaud, qui n'avait pas encore prononcé une parole.
— Sept heures, dit le duc, tu vois, je suis en retard.
La Ramée fit un mouvement comme pour l'acquit de sa conscience.
Le duc fronça le sourcil, et l'exempt sentit la pointe du poignard qui, après avoir traversé ses habits, s'apprêtait à lui traverser la poitrine.
— Bien, Monseigneur, dit-il, cela suffit. Je ne bougerai pas.
— Hâtons-nous, dit le duc.
— Monseigneur, une dernière grâce.
— Laquelle? Parle, dépêche-toi.
— Liez-moi bien, Monseigneur.
— Pourquoi cela, te lier?
— Pour qu'on ne croie pas que je suis votre complice.
— Les mains! dit Grimaud.
— Non pas par devant, par derrière donc, par derrière!
— Mais avec quoi? dit le duc.
— Avec votre ceinture, Monseigneur, reprit La Ramée.
Le duc détacha sa ceinture et la donna à Grimaud, qui lia les mains de La Ramée de manière à le satisfaire.
— Les pieds, dit Grimaud.
La Ramée tendit les jambes, Grimaud prit une serviette, la déchira par bandes et ficela La Ramée.
— Maintenant mon épée, dit La Ramée; liez-moi donc la garde de mon épée.
Le duc arracha un des rubans de son haut-de-chausses, et accomplit le désir de son gardien.
— Maintenant, dit le pauvre La Ramée, la poire d'angoisse, je la demande; sans cela on me ferait mon procès parce que je n'ai pas crié. Enfoncez, Monseigneur, enfoncez.
Grimaud s'apprêta à remplir le désir de l'exempt, qui fit un mouvement en signe qu'il avait quelque chose à dire.
— Parle, dit le duc.
— Maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, n'oubliez pas, s'il m'arrive malheur à cause de vous, que j'ai une femme et quatre enfants.
— Sois tranquille. Enfonce, Grimaud.
En une seconde La Ramée fut bâillonné et couché à terre, deux ou trois chaises furent renversées en signe de lutte. Grimaud prit dans les poches de l'exempt toutes les clefs qu'elles contenaient, ouvrit d'abord la porte de la chambre où ils se trouvaient, la referma à double tour quand ils furent sortis, puis tous deux prirent rapidement le chemin de la galerie qui conduisait au petit enclos. Les trois portes furent successivement ouvertes et fermées avec une promptitude qui faisait honneur à la dextérité de Grimaud. Enfin l'on arriva au jeu de paume. Il était parfaitement désert, pas de sentinelles, personne aux fenêtres.
Le duc courut au rempart et aperçut de l'autre côté des fossés trois cavaliers avec deux chevaux en main. Le duc échangea un signe avec eux, c'était bien pour lui qu'ils étaient là.
Pendant ce temps, Grimaud attachait le fil conducteur.
Ce n'était pas une échelle de corde, mais un peloton de soie, avec un bâton qui devait se passer entre les jambes et se dévider de lui-même par le poids de celui qui se tenait dessus à califourchon.
— Va, dit le duc.
— Le premier, Monseigneur? demanda Grimaud.
Sans doute, dit le duc; si on me rattrape, je ne risque que la prison; si on t'attrape, toi, tu es pendu.
— C'est juste, dit Grimaud.
Et aussitôt Grimaud, se mettant à cheval sur le bâton, commença sa périlleuse descente; le duc le suivit des yeux avec une terreur involontaire; il était déjà arrivé aux trois quarts de la muraille, lorsque tout à coup la corde cassa. Grimaud tomba précipité dans le fossé.
Le duc jeta un cri, mais Grimaud ne poussa pas une plainte; et cependant il devait être blessé grièvement, car il était resté étendu à l'endroit où il était tombé.
Aussitôt un des hommes qui attendaient se laissa glisser dans le fossé, attacha sous les épaules de Grimaud l'extrémité d'une corde, et les deux autres, qui en tenaient le bout opposé, tirèrent Grimaud à eux.
— Descendez, Monseigneur, dit l'homme qui était dans la fosse; il n'y a qu'une quinzaine de pieds de distance et le gazon est moelleux.
Le duc était déjà à l'oeuvre. Sa besogne à lui était plus difficile, car il n'avait plus de bâton pour se soutenir; il fallait qu'il descendît à la force des poignets, et cela d'une hauteur d'une cinquantaine de pieds. Mais, nous l'avons dit, le duc était adroit, vigoureux et plein de sang-froid; en moins de cinq minutes, il se trouva à l'extrémité de la corde; comme le lui avait dit le gentilhomme, il n'était plus qu'à quinze pieds de terre. Il lâcha l'appui qui le soutenait et tomba sur ses pieds sans se faire aucun mal.
Aussitôt il se mit à gravir le talus du fossé, au haut duquel il trouva Rochefort. Les deux autres gentilshommes lui étaient inconnus. Grimaud, évanoui, était attaché sur un cheval.
— Messieurs, dit le prince, je vous remercierai plus tard; mais à cette heure, il n'y a pas un instant à perdre, en route donc, en route! qui m'aime, me suive!
Et il s'élança sur son cheval, partit au grand galop, respirant à pleine poitrine, et criant avec une expression de joie impossible à rendre:
— Libre! … Libre! … Libre!…
XXVI. D'Artagnan arrive à propos
D'Artagnan toucha à Blois la somme que Mazarin, dans son désir de le revoir près de lui, s'était décidé à lui donner pour ses services futurs.
De Blois à Paris il y avait quatre journées pour un cavalier ordinaire. D'Artagnan arriva vers les quatre heures de l'après- midi du troisième jour à la barrière Saint-Denis. Autrefois il n'en eût mis que deux. Nous avons vu qu'Athos, parti trois heures après lui, était arrivé vingt-quatre heures auparavant.
Planchet avait perdu l'usage de ces promenades forcées; d'Artagnan lui reprocha sa mollesse.
— Eh! monsieur, quarante lieues en trois jours! je trouve cela fort joli pour un marchand de pralines.
— Es-tu réellement devenu marchand, Planchet, et comptes-tu sérieusement, maintenant que nous nous sommes retrouvés, végéter dans ta boutique?
— Heu! reprit Planchet, vous seul en vérité êtes fait pour l'existence active. Voyez M. Athos, qui dirait que c'est cet intrépide chercheur d'aventures que nous avons connu? Il vit maintenant en véritable gentilhomme fermier, en vrai seigneur campagnard. Tenez, monsieur, il n'y a en vérité de désirable qu'une existence tranquille.
— Hypocrite! dit d'Artagnan, que l'on voit bien que tu te rapproches de Paris, et qu'il y a à Paris une corde et une potence qui t'attendent!
En effet, comme ils en étaient là de leur conversation, les deux voyageurs arrivèrent à la barrière. Planchet baissait son feutre en songeant qu'il allait passer dans des rues où il était fort connu, et d'Artagnan relevait sa moustache en se rappelant Porthos qui devait l'attendre rue Tiquetonne. Il pensait aux moyens de lui faire oublier sa seigneurie de Bracieux et les cuisines homériques de Pierrefonds.
En tournant le coin de la rue Montmartre, il aperçut, à l'une des fenêtres de l'hôtel de la Chevrette, Porthos vêtu d'un splendide justaucorps bleu de ciel tout brodé d'argent, et bâillant à se démonter la mâchoire, de sorte que les passants contemplaient avec une certaine admiration respectueuse ce gentilhomme si beau et si riche, qui semblait si fort ennuyé de sa richesse et de sa grandeur.
À peine d'ailleurs, de leur côté, d'Artagnan et Planchet avaient- ils tourné l'angle de la rue, que Porthos les avait reconnus.
— Eh! d'Artagnan, s'écria-t-il, Dieu soit loué! c'est vous!
— Eh! bonjour, cher ami! répondit d'Artagnan.
Une petite foule de badauds se forma bientôt autour des chevaux que les valets de l'hôtel tenaient déjà par la bride, et des cavaliers qui causaient ainsi le nez en l'air; mais un froncement de sourcils de d'Artagnan et deux ou trois gestes mal intentionnés de Planchet et bien compris des assistants, dissipèrent la foule, qui commençait à devenir d'autant plus compacte qu'elle ignorait pourquoi elle était rassemblée.
Porthos était déjà descendu sur le seuil de l'hôtel.
— Ah! mon cher ami, dit-il, que mes chevaux sont mal ici.
— En vérité! dit d'Artagnan, j'en suis au désespoir pour ces nobles animaux.
— Et moi aussi, j'étais assez mal, dit Porthos, et n'était l'hôtesse continua-t-il en se balançant sur ses jambes avec son gros air content de lui-même, qui est assez avenante et qui entend la plaisanterie, j'aurais été chercher gîte ailleurs.
La belle Madeleine, qui s'était approchée pendant ce colloque, fit un pas en arrière et devint pâle comme la mort en entendant les paroles de Porthos, car elle crut que la scène du Suisse allait se renouveler; mais à sa grande stupéfaction d'Artagnan ne sourcilla point, et, au lieu de se fâcher, il dit en riant à Porthos:
— Oui, je comprends, cher ami, l'air de la rue Tiquetonne ne vaut pas celui de la vallée de Pierrefonds; mais, soyez tranquille, je vais vous en faire prendre un meilleur.
— Quand cela?
— Ma foi, bientôt, je l'espère.
— Ah! tant mieux!
À cette exclamation de Porthos succéda un gémissement bas et profond qui partait de l'angle d'une porte. D'Artagnan, qui venait de mettre pied à terre, vit alors se dessiner en relief sur le mur l'énorme ventre de Mousqueton, dont la bouche attristée laissait échapper de sourdes plaintes.
— Et vous aussi, mon pauvre monsieur Mouston, êtes déplacé dans ce chétif hôtel, n'est-ce pas? demanda d'Artagnan de ce ton railleur qui pouvait être aussi bien de la compassion que de la moquerie.
— Il trouve la cuisine détestable, répondit Porthos.
— Eh bien, mais, dit d'Artagnan, que ne la faisait-il lui-même comme à Chantilly?
— Ah! monsieur, je n'avais plus ici, comme là-bas, les étangs de M. le Prince, pour y pêcher ces belles carpes, et les forêts de Son Altesse pour y prendre au collet ces fines perdrix. Quant à la cave, je l'ai visitée en détail, et en vérité c'est bien peu de chose.
— Monsieur Mouston, dit d'Artagnan, en vérité je vous plaindrais, si je n'avais pour le moment quelque chose de bien autrement pressé à faire.
Alors, prenant Porthos à part:
— Mon cher du Vallon, continua-t-il, vous voilà tout habillé, et c'est heureux, car je vous mène de ce pas chez le cardinal.
— Bah! vraiment? dit Porthos en ouvrant de grands yeux ébahis.
— Oui, mon ami.
— Une présentation?
— Cela vous effraie?
— Non, mais cela m'émeut.
— Oh! soyez tranquille; vous n'avez plus affaire à l'autre cardinal, et celui-ci ne vous terrassera pas sous sa majesté.
— C'est égal, vous comprenez, d'Artagnan, la cour!
— Eh! mon ami, il n'y a plus de cour.
— La reine!
— J'allais dire: il n'y a plus de reine. La reine? rassurez-vous, nous ne la verrons pas.
— Et vous dites que nous allons de ce pas au Palais-Royal?
— De ce pas. Seulement, pour ne point faire de retard, je vous emprunterai un de vos chevaux.
— À votre aise: ils sont tous les quatre à votre service.
— Oh! je n'en ai besoin que d'un pour le moment.
— N'emmenons-nous pas nos valets?
— Oui, prenez Mousqueton, cela ne fera pas mal. Quant à Planchet, il a ses raisons pour ne pas venir à la cour.
— Et pourquoi cela?
— Heu! il est mal avec Son Éminence.
— Mouston, dit Porthos, sellez Vulcain et Bayard.
— Et moi, monsieur, prendrai-je Rustaud?
— Non, prenez un cheval de luxe, prenez Phébus ou Superbe, nous allons en cérémonie.
— Ah! dit Mousqueton respirant, il ne s'agit donc que de faire une visite?
— Eh! mon Dieu, oui, Mouston, pas d'autre chose. Seulement, à tout hasard, mettez des pistolets dans les fontes; vous trouverez à ma selle les miens tout chargés.
Mouston poussa un soupir, il comprenait peu ces visites de cérémonie qui se faisaient armé jusqu'aux dents.
— Au fait, dit Porthos en regardant s'éloigner complaisamment son ancien laquais, vous avez raison, d'Artagnan, Mouston suffira, Mouston a fort belle apparence.
D'Artagnan sourit.
Et vous, dit Porthos, ne vous habillez-vous point de frais?
— Non pas, je reste comme je suis.
— Mais vous êtes tout mouillé de sueur et de poussière, vos bottes sont fort crottées?
— Ce négligé de voyage témoignera de mon empressement à me rendre aux ordres du cardinal.
En ce moment Mousqueton revint avec les trois chevaux tout accommodés. D'Artagnan se remit en selle comme s'il se reposait depuis huit jours.
— Oh! dit-il à Planchet, ma longue épée…
— Moi, dit Porthos montrant une petite épée de parade à la garde toute dorée, j'ai mon épée de cour.
— Prenez votre rapière, mon ami.
— Et pourquoi?
— Je n'en sais rien, mais prenez toujours, croyez-moi.
— Ma rapière, Mouston, dit Porthos.
— Mais c'est tout un attirail de guerre, monsieur! dit celui-ci; nous allons donc faire campagne? Alors dites-le moi tout de suite, je prendrai mes précautions en conséquence.
— Avec nous, Mouston, vous le savez, reprit d'Artagnan, les précautions sont toujours bonnes à prendre. Ou vous n'avez pas grande mémoire, ou vous avez oublié que nous n'avons pas l'habitude de passer nos nuits en bals et en sérénades.
— Hélas! c'est vrai, dit Mousqueton en s'armant de pied en cap, mais je l'avais oublié.
Ils partirent d'un trait assez rapide et arrivèrent au Palais- Cardinal vers les sept heures un quart. Il y avait foule dans les rues, car c'était le jour de la Pentecôte, et cette foule regardait passer avec étonnement ces deux cavaliers, dont l'un était si frais qu'il semblait sortir d'une boîte, et l'autre si poudreux qu'on eût dit qu'il quittait un champ de bataille.
Mousqueton attirait aussi les regards des badauds, et comme le roman de Don Quichotte était alors dans toute sa vogue, quelques- uns disaient que c'était Sancho qui, après avoir perdu un maître, en avait trouvé deux.
En arrivant à l'antichambre, d'Artagnan se trouva en pays de connaissance. C'étaient des mousquetaires de sa compagnie qui justement étaient de garde. Il fit appeler l'huissier et montra la lettre du cardinal qui lui enjoignait de revenir sans perdre une seconde. L'huissier s'inclina et entra chez Son Éminence.
D'Artagnan se tourna vers Porthos, et crut remarquer qu'il était agité d'un léger tremblement. Il sourit, et s'approchant de son oreille, il lui dit:
— Bon courage, mon brave ami! ne soyez pas intimidé; croyez-moi, l'oeil de l'aigle est fermé, et nous n'avons plus affaire qu'au simple vautour. Tenez-vous raide comme au jour du bastion Saint- Gervais, et ne saluez pas trop bas cet Italien, cela lui donnerait une pauvre idée de vous.
— Bien, bien, répondit Porthos.
L'huissier reparut.
— Entrez, messieurs dit-il, Son Éminence vous attend.
En effet, Mazarin était assis dans son cabinet, travaillant à raturer le plus de noms possible sur une liste de pensions et de bénéfices. Il vit du coin de l'oeil entrer d'Artagnan et Porthos et quoique son regard eût pétillé de joie à l'annonce de l'huissier, il ne parut pas s'émouvoir.