Vingt ans après Ch. 1/10 · 0%

Vingt ans aprèsPart 24 of 95

Alexandre Dumas

French original · English translation

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Athos fit une pause.

— Oh! continuez, dit la duchesse, je vous ai prévenu que je m'attendais à tout.

— Les deux voyageuses frappèrent à la porte; il était tard; le prêtre, qui était couché, leur cria d'entrer; elles entrèrent, car la porte n'était point fermée. La confiance est grande dans les villages. Une lampe brûlait dans la chambre où était le prêtre. Marie Michon, qui faisait bien le plus charmant cavalier de la terre, poussa la porte, passa la tête et demanda l'hospitalité.

«— Volontiers, mon jeune cavalier, dit le prêtre, si vous voulez vous contenter des restes de mon souper et de la moitié de ma chambre.

«Les deux voyageuses se consultèrent un instant; le prêtre les entendit éclater de rire, puis le maître ou plutôt la maîtresse répondit:

«— Merci, monsieur le curé, j'accepte.

«— Alors, soupez et faites le moins de bruit possible, répondit le prêtre, car moi aussi j'ai couru toute la journée et ne serais pas fâché de dormir cette nuit.

Madame de Chevreuse marchait évidemment de surprise en étonnement et d'étonnement en stupéfaction; sa figure, en regardant Athos, avait pris une expression impossible à rendre; on voyait qu'elle eût voulu parler, et cependant elle se taisait, de peur de perdre une des paroles de son interlocuteur.

— Après? dit-elle.

— Après? dit Athos. Ah! voilà justement le plus difficile.

— Dites, dites, dites! On peut tout me dire à moi. D'ailleurs cela ne me regarde pas, et c'est l'affaire de mademoiselle Marie Michon.

— Ah! c'est juste, dit Athos. Eh bien! donc, Marie Michon soupa avec sa suivante, et, après avoir soupé, selon la permission qui lui avait été donnée, elle rentra dans la chambre où reposait son hôte, tandis que Ketty s'accommodait sur un fauteuil dans la première pièce, c'est-à-dire dans celle où l'on avait soupé.

— En vérité, monsieur, dit madame de Chevreuse, à moins que vous ne soyez le démon en personne, je ne sais pas comment vous pouvez connaître tous ces détails.

— C'était une charmante femme que cette Marie Michon, reprit Athos, une de ces folles créatures à qui passent sans cesse dans l'esprit les idées les plus étranges, un de ces êtres nés pour nous damner tous tant que nous sommes. Or, en pensant que son hôte était prêtre, il vint à l'esprit de la coquette que ce serait un joyeux souvenir pour sa vieillesse, au milieu de tant de souvenirs joyeux qu'elle avait déjà, que celui d'avoir damné un abbé.

— Comte, dit la duchesse, ma parole d'honneur, vous m'épouvantez!

— Hélas! reprit Athos, le pauvre abbé n'était pas un saint Ambroise, et, je le répète, Marie Michon était une adorable créature.

— Monsieur, s'écria la duchesse en saisissant les mains d'Athos, dites-moi tout de suite comment vous savez tous ces détails, ou je fais venir un moine du couvent des Vieux-Augustins et je vous exorcise.

Athos se mit à rire.

— Rien de plus facile, madame. Un cavalier, qui lui-même était chargé d'une mission importante, était venu demander une heure avant vous l'hospitalité au presbytère et cela au moment même où le curé, appelé auprès d'un mourant, quittait non seulement sa maison, mais le village pour toute la nuit. Alors l'homme de Dieu, plein de confiance dans son hôte, qui d'ailleurs était gentilhomme, lui avait abandonné maison, souper et chambre. C'était donc à l'hôte du bon abbé, et non à l'abbé lui-même, que Marie Michon était venue demander l'hospitalité.

— Et ce cavalier, cet hôte, ce gentilhomme arrivé avant elle?

— C'était moi, le comte de La Fère, dit Athos en se levant et en saluant respectueusement la duchesse de Chevreuse.

La duchesse resta un moment stupéfaite, puis tout à coup éclatant de rire:

— Ah! ma foi! dit-elle, c'est fort drôle, et cette folle de Marie Michon a trouvé mieux qu'elle n'espérait. Asseyez-vous, cher comte, et reprenez votre récit.

— Maintenant, il me reste à m'accuser, madame. Je vous l'ai dit, moi-même je voyageais pour une mission pressée; dès le point du jour, je sortis de la chambre, sans bruit, laissant dormir mon charmant compagnon de gîte. Dans la première pièce dormait aussi, la tête renversée sur un fauteuil, la suivante, en tout digne de la maîtresse. Sa jolie figure me frappa; je m'approchai et je reconnus cette petite Ketty, que notre ami Aramis avait placée auprès d'elle. Ce fut ainsi que je sus que la charmante voyageuse était…

— Marie Michon! dit vivement madame de Chevreuse.

— Marie Michon, reprit Athos. Alors je sortis de la maison, j'allai à l'écurie, je trouvai mon cheval sellé et mon laquais prêt; nous partîmes.

— Et vous n'êtes jamais repassé par ce village? demanda vivement madame de Chevreuse.

— Un an après, madame.

— Eh bien?

— Eh bien! je voulus revoir le bon curé. Je le trouvai fort préoccupé d'un événement auquel il ne comprenait rien. Il avait, huit jours auparavant, reçu dans une barcelonnette un charmant petit garçon de trois mois avec une bourse pleine d'or et un billet contenant ces simples mots: «11 octobre 1633».

— C'était la date de cette étrange aventure, reprit madame de Chevreuse.

— Oui, mais il n'y comprenait rien, sinon qu'il avait passé cette nuit-là près d'un mourant, car Marie Michon avait quitté elle-même le presbytère avant qu'il y fût de retour.

— Vous savez, monsieur, que Marie Michon, lorsqu'elle revint en France, en 1643, fit redemander à l'instant même des nouvelles de cet enfant; car, fugitive, elle ne pouvait le garder; mais, revenue à Paris, elle voulait le faire élever près d'elle.

— Et que lui dit l'abbé? demanda à son tour Athos.

— Qu'un seigneur qu'il ne connaissait pas avait bien voulu s'en charger, avait répondu de son avenir, et l'avait emporté avec lui.

— C'était la vérité.

— Ah! je comprends alors! Ce seigneur, c'était vous, c'était son père!

— Chut! ne parlez pas si haut, madame; il est là.

— Il est là! s'écria madame de Chevreuse se levant vivement; il est là, mon fils, le fils de Marie Michon est là! Mais je veux le voir à l'instant!

— Faites attention, madame, qu'il ne connaît ni son père ni sa mère, interrompit Athos.

— Vous avez gardé le secret, et vous me l'amenez ainsi, pensant que vous me rendrez bien heureuse. Oh! merci, merci, monsieur! s'écria madame de Chevreuse en saisissant sa main, qu'elle essaya de porter à ses lèvres; merci! Vous êtes un noble coeur.

— Je vous l'amène, dit Athos en retirant sa main, pour qu'à votre tour vous fassiez quelque chose pour lui, madame. Jusqu'à présent j'ai veillé sur son éducation, et j'en ai fait, je le crois, un gentilhomme accompli; mais le moment est venu où je me trouve de nouveau forcé de reprendre la vie errante et dangereuse d'homme de parti. Dès demain je me jette dans une affaire aventureuse où je puis être tué; alors il n'aura plus que vous pour le pousser dans le monde, où il est appelé à tenir une place.

— Oh! soyez tranquille s'écria la duchesse. Malheureusement j'ai peu de crédit à cette heure, mais ce qu'il m'en reste est à lui; quant à sa fortune et à son titre…

— De ceci, ne vous inquiétez point, madame; je lui ai substitué la terre de Bragelonne, que je tiens d'héritage, laquelle lui donne le titre de vicomte et dix mille livres de rente.

— Sur mon âme, monsieur, dit la duchesse, vous êtes un vrai gentilhomme! mais j'ai hâte de voir notre jeune vicomte. Où est-il donc?

— Là, dans le salon; je vais le faire venir, si vous le voulez bien.

Athos fit un mouvement vers la porte. Madame de Chevreuse l'arrêta.

— Est-il beau? demanda-t-elle.

Athos sourit.

— Il ressemble à sa mère, dit-il.

En même temps il ouvrit la porte et fit signe au jeune homme, qui apparut sur le seuil.

Madame de Chevreuse ne put s'empêcher de jeter un cri de joie en apercevant un si charmant cavalier, qui dépassait toutes les espérances que son orgueil avait pu concevoir.

— Vicomte, approchez-vous, dit Athos, madame la duchesse de Chevreuse permet que vous lui baisiez la main.

Le jeune homme s'approcha avec son charmant sourire et, la tête découverte, mit un genou en terre et baisa la main de madame de Chevreuse.

— Monsieur le comte, dit-il en se retournant vers Athos, n'est-ce pas pour ménager ma timidité que vous m'avez dit que madame était la duchesse de Chevreuse, et n'est-ce pas plutôt la reine?

— Non, vicomte, dit madame de Chevreuse en lui prenant la main à son tour, en le faisant asseoir auprès d'elle et en le regardant avec des yeux brillants de plaisir. Non, malheureusement, je ne suis point la reine, car si je l'étais, je ferais à l'instant même pour vous tout ce que vous méritez; mais, voyons, telle que je suis, ajouta-t-elle en se retenant à peine d'appuyer ses lèvres sur son front si pur, voyons, quelle carrière désirez-vous embrasser?

Athos, debout, les regardait tous deux avec une expression d'indicible bonheur.

— Mais, madame, dit le jeune homme avec sa voix douce et sonore à la fois, il me semble qu'il n'y a qu'une carrière pour un gentilhomme, c'est celle des armes. Monsieur le comte m'a élevé avec l'intention, je crois, de faire de moi un soldat, et il m'a laissé espérer qu'il me présenterait à Paris à quelqu'un qui pourrait me recommander peut-être à M. le Prince.

— Oui, je comprends, il va bien à un jeune soldat comme vous de servir sous un général comme lui; mais voyons, attendez… personnellement je suis assez mal avec lui, à cause des querelles de madame de Montbazon, ma belle-mère, avec madame de Longueville; mais par le prince de Marcillac… Eh! vraiment, tenez, comte, c'est cela! M. le prince de Marcillac est un ancien ami à moi; il recommandera notre jeune ami à madame de Longueville, laquelle lui donnera une lettre pour son frère, M. le Prince, qui l'aime trop tendrement pour ne pas faire à l'instant même pour lui tout ce qu'elle lui demandera.

— Eh bien! voilà qui va à merveille, dit le comte. Seulement, oserai-je maintenant vous recommander la plus grande diligence? J'ai des raisons pour désirer que le vicomte ne soit plus demain soir à Paris.

— Désirez-vous que l'on sache que vous vous intéressez à lui, monsieur le comte?

— Mieux vaudrait peut-être pour son avenir que l'on ignorât qu'il m'ait jamais connu.

— Oh! monsieur! s'écria le jeune homme.

— Vous savez, Bragelonne, dit le comte, que je ne fais jamais rien sans raison.

— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, je sais que la suprême sagesse est en vous, et je vous obéirai comme j'ai l'habitude de le faire.

— Eh bien! comte, laissez-le-moi, dit la duchesse; je vais envoyer chercher le prince de Marcillac, qui par bonheur est à Paris en ce moment, et je ne le quitterai pas que l'affaire ne soit terminée.

— C'est bien, madame la duchesse, mille grâces. J'ai moi-même plusieurs courses à faire aujourd'hui, et à mon retour, c'est-à- dire vers les six heures du soir, j'attendrai le vicomte à l'hôtel.

— Que faites-vous, ce soir?

— Nous allons chez l'abbé Scarron, pour lequel j'ai une lettre, et chez qui je dois rencontrer un de mes amis.

— C'est bien, dit la duchesse de Chevreuse, j'y passerai moi-même un instant, ne quittez donc pas ce salon que vous ne m'ayez vue.

Athos salua madame de Chevreuse et s'apprêta à sortir.

— Eh bien, monsieur le comte, dit en riant la duchesse, quitte-t- on si sérieusement ses anciens amis?

— Ah! murmura Athos en lui baisant la main, si j'avais su plus tôt que Marie Michon fût une si charmante créature!…

Et il se retira en soupirant.

XXIII. L'abbé Scarron

Il y avait, rue des Tournelles, un logis que connaissaient tous les porteurs de chaises et tous les laquais de Paris, et cependant ce logis n'était ni celui d'un grand seigneur ni celui d'un financier. On n'y mangeait pas, on n'y jouait jamais, on n'y dansait guère.

Cependant, c'était le rendez-vous du beau monde, et tout Paris y allait.

Ce logis était celui du petit Scarron.

On y riait tant, chez ce spirituel abbé; on y débitait tant de nouvelles; ces nouvelles étaient si vite commentées, déchiquetées et transformées, soit en contes, soit en épigrammes, que chacun voulait aller passer une heure avec le petit Scarron, entendre ce qu'il disait et reporter ailleurs ce qu'il avait dit. Beaucoup brûlaient aussi d'y placer leur mot; et, s'il était drôle, ils étaient eux-mêmes les bienvenus.

Le petit abbé Scarron, qui n'était au reste abbé que parce qu'il possédait une abbaye, et non point du tout parce qu'il était dans les ordres, avait été autrefois un des plus coquets prébendiers de la ville du Mans, qu'il habitait. Or, un jour de carnaval, il avait voulu réjouir outre mesure cette bonne ville dont il était l'âme; il s'était donc fait frotter de miel par son valet; puis, ayant ouvert un lit de plume, il s'était roulé dedans, de sorte qu'il était devenu le plus grotesque volatile qu'il fût possible de voir. Il avait commencé alors à faire des visites à ses amis et amies dans cet étrange costume; on avait commencé par le suivre avec ébahissement, puis avec des huées, puis les crocheteurs l'avaient insulté, puis les enfants lui avaient jeté des pierres, puis enfin il avait été obligé de prendre la fuite pour échapper aux projectiles. Du moment où il avait fui, tout le monde l'avait poursuivi; pressé, traqué, relancé de tous côtés, Scarron n'avait trouvé d'autre moyen d'échapper à son escorte qu'en se jetant à la rivière. Il nageait comme un poisson, mais l'eau était glacée. Scarron était en sueur, le froid le saisit, et en atteignant l'autre rive, il était perclus.

On avait alors essayé, par tous les moyens connus, de lui rendre l'usage de ses membres; on l'avait tant fait souffrir du traitement, qu'il avait renvoyé tous les médecins en déclarant qu'il préférait de beaucoup la maladie; puis il était revenu à Paris, où déjà sa réputation d'homme d'esprit était établie. Là, il s'était fait confectionner une chaise de son invention; et comme un jour, dans cette chaise, il faisait une visite à la reine Anne d'Autriche, celle-ci, charmée de son esprit, lui avait demandé s'il ne désirait pas quelque titre.

— Oui, Votre Majesté, il en est un que j'ambitionne fort, avait répondu Scarron.

— Et lequel? avait demandé Anne d'Autriche.

— Celui de votre malade, répondit l'abbé.

Et Scarron avait été nommé malade de la reine avec une pension de quinze cents livres.

À partir de ce moment, n'ayant plus d'inquiétude sur l'avenir, Scarron avait mené joyeuse vie, mangeant le fonds et le revenu.

Un jour cependant un émissaire du cardinal lui avait donné à entendre qu'il avait tort de recevoir M. le coadjuteur.

— Et pourquoi cela? avait demandé Scarron, n'est-ce donc point un homme de naissance?

— Si fait, pardieu!

— Aimable?

— Incontestablement.

— Spirituel?

— Il n'a malheureusement que trop d'esprit.

— Eh bien! alors, avait répondu Scarron, pourquoi voulez-vous que je cesse de voir un pareil homme?

— Parce qu'il pense mal.

— Vraiment? et de qui?

— Du cardinal.

— Comment! avait dit Scarron, je continue bien de voir M. Gilles Despréaux, qui pense mal de moi, et vous voulez que je cesse de voir M. le coadjuteur parce qu'il pense mal d'un autre? impossible!

La conversation en était restée là, et Scarron, par esprit de contrariété, n'en avait vu que plus souvent M. de Gondy.

Or, le matin du jour où nous sommes arrivés, et qui était le jour d'échéance de son trimestre, Scarron, comme c'était son habitude, avait envoyé son laquais avec son reçu pour toucher son trimestre à la caisse des pensions; mais il lui avait été répondu:

«Que l'état n'avait plus d'argent pour M. l'abbé Scarron.»

Lorsque le laquais apporta cette réponse à Scarron, il avait près de lui M. le duc de Longueville, qui offrait de lui donner une pension double de celle que le Mazarin lui supprimait; mais le rusé goutteux n'avait garde d'accepter. Il fit si bien, qu'à quatre heures de l'après-midi toute la ville savait le refus du cardinal. Justement c'était jeudi, jour de réception chez l'abbé; on y vint en foule, et l'on fronda d'une manière enragée par toute la ville.

Athos rencontra dans la rue Saint-Honoré deux gentilshommes qu'il ne connaissait pas, à cheval comme lui, suivis d'un laquais comme lui, et faisant le même chemin que lui. L'un des deux mit le chapeau à la main et lui dit:

— Croyez-vous bien, monsieur, que ce pleutre de Mazarin a supprimé la pension au pauvre Scarron!

— Cela est extravagant, dit Athos en saluant à son tour les deux cavaliers.

— On voit que vous êtes honnête homme, monsieur, répondit le même seigneur qui avait déjà adressé la parole à Athos, et ce Mazarin est un véritable fléau.

— Hélas, monsieur, répondit Athos, à qui le dites-vous! Et ils se séparèrent avec force politesses.

— Cela tombe bien que nous devions y aller ce soir, dit Athos au vicomte, nous ferons notre compliment à ce pauvre homme.

— Mais qu'est-ce donc que M. Scarron, qui met ainsi en émoi tout Paris? demanda Raoul; est-ce quelque ministre disgracié?

— Oh! mon Dieu, non, vicomte, répondit Athos, c'est tout bonnement un petit gentilhomme de grand esprit qui sera tombé dans la disgrâce du cardinal pour avoir fait quelque quatrain contre lui.

— Est-ce que les gentilshommes font des vers? demanda naïvement Raoul, je croyais que c'était déroger.

— Oui, mon cher vicomte, répondit Athos en riant, quand on les fait mauvais; mais quand on les fait bons, cela illustre encore. Voyez M. de Rotrou. Cependant, continua Athos du ton dont on donne un conseil salutaire, je crois qu'il vaut mieux ne pas en faire.

— Et alors, demanda Raoul, ce monsieur Scarron est poète?

— Oui, vous voilà prévenu, vicomte; faites bien attention à vous dans cette maison; ne parlez que par gestes, ou plutôt, écoutez toujours.

— Oui, monsieur, répondit Raoul.

— Vous me verrez causant beaucoup avec un gentilhomme de mes amis: ce sera l'abbé d'Herblay, vous m'avez souvent entendu parler.

— Je me rappelle, monsieur.

— Approchez-vous quelquefois de nous comme pour nous parler, mais ne nous parlez pas; n'écoutez pas non plus. Ce jeu servira pour que les importuns ne nous dérangent pas.

— Fort bien, monsieur, et je vous obéirai de point en point.

Athos alla faire deux visites dans Paris. Puis, à sept heures, ils se dirigèrent vers la rue des Tournelles. La rue était obstruée par les porteurs, les chevaux et les valets de pied. Athos se fit faire passage et entra suivi du jeune homme. La première personne qui le frappa en entrant fut Aramis, installé près d'un fauteuil à roulettes, fort large, recouvert d'un dais en tapisserie, sous lequel s'agitait, enveloppée dans une couverture de brocart, une petite figure assez jeune, assez rieuse, mais parfois pâlissante, sans que ses yeux cessassent néanmoins d'exprimer un sentiment vif, spirituel ou gracieux. C'était l'abbé Scarron, toujours riant, raillant, complimentant, souffrant et se grattant avec une petite baguette.