Ubu RoiPart 3 of 4
French original · English translation
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Scène V
Une casemate des fortifications de Thorn.
BORDURE enchaîné, PÈRE UBU.
Père Ubu:
—Ah! citoyen, voilà ce que c'est, tu as voulu que je te paye ce que je te devais, alors tu t'es révolté parce que je n'ai pas voulu, tu as conspiré et te voilà coffré. Cornefinance, c'est bien fait et le tour est si bien joué que tu dois toi-même le trouver fort à ton goût.
Bordure:
—Prenez garde, Père Ubu. Depuis cinq jours que vous êtes roi, vous avez commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour damner tous les saints du Paradis. Le sang du roi et des nobles crie vengeance et ses cris seront entendus.
Père Ubu:
—Eh! mon bel ami, vous avez la langue fort bien pendue. Je ne doute pas que si vous vous échappiez il en pourrait résulter des complications, mais je ne crois pas que les casemates de Thorn aient jamais lâché quelqu'un des honnêtes garçons qu'on leur avait confiés. C'est pourquoi, bonne nuit, et je vous invite à dormir sur les deux oneilles, bien que les rats dansent ici une assez belle sarabande.
(Il sort. Les Larbins viennent verrouiller toutes les portes.)
Scène VI
Le palais de Moscou.
L'EMPEREUR ALEXIS & sa Cour, BORDURE.
Le Czar Alexis:
—C'est vous, infâme aventurier, qui avez coopéré à la mort de notre cousin Venceslas?
Bordure:
—Sire, pardonnez-moi, j'ai été entraîné malgré moi par le Père Ubu.
Alexis:
—Oh! l'affreux menteur. Enfin, que désirez-vous?
Bordure:
—Le Père Ubu m'a fait emprisonner sous prétexte de conspiration, je suis parvenu à m'échapper et j'ai couru cinq jours et cinq nuits à cheval à travers les steppes pour venir implorer Votre gracieuse miséricorde.
Alexis:
—Que m'apportes-tu comme gage de ta soumission?
Bordure:
—Mon épée d'aventurier et un plan détaillé de la ville de Thorn.
Alexis:
—Je prends l'épée, mais par Saint Georges, brûlez ce plan, je ne veux pas devoir ma victoire à une trahison.
Bordure:
—Un des fils de Venceslas, le jeune Bougrelas, est encore vivant, je ferai tout pour le rétablir.
Alexis:
—Quel grade avais-tu dans l'armée polonaise?
Bordure:
—Je commandais le 5e régiment des dragons de Wilna et une compagnie franche au service du Père Ubu.
Alexis:
—C'est bien, je te nomme sous-lieutenant au 10e régiment de Cosaques, et gare à toi si tu trahis. Si tu te bats bien, tu seras récompensé.
Bordure:
—Ce n'est pas le courage qui me manque, Sire.
Alexis:
—C'est bien, disparais de ma présence.
(Il sort.)
Scène VII
La salle du Conseil d'Ubu.
PÈRE UBU, MÈRE UBU, CONSEILLERS DE PHYNANCES.
Père Ubu:
—Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D'abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d'un petit système que j'ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.
Un Conseiller:
—Fort bien, monsieur Ubu.
Mère Ubu:
—Quel sot homme.
Père Ubu:
—Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.
Le Conseiller:
—Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien?
Mère Ubu:
—Point du tout. L'impôt sur les mariages n'a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.
Père Ubu:
—Sabre à finances, corne de ma gidouille, madame la financière, j'ai des oneilles pour parler et vous une bouche pour m'entendre. (Éclats de rire.) Ou plutôt non! Vous me faites tromper et vous êtes cause que je suis bête! Mais, corne d'Ubu! (Un Messager entre.) Allons, bon, qu'a-t-il encore celui-là? Va-t-en, sagouin, ou je te poche avec décollation et torsion des jambes.
Mère Ubu:
—Ah! le voilà dehors, mais il y a une lettre.
Père Ubu:
—Lis-la. Je crois que je perds l'esprit ou que je ne sais pas lire. Dépêche-toi, bouffresque, ce doit être de Bordure.
Mère Ubu:
—Tout justement. Il dit que le czar l'a accueilli très bien, qu'il va envahir tes États pour rétablir Bougrelas et que toi tu seras tué.
Père Ubu:
—Ho! ho! J'ai peur! J'ai peur! Ha! je pense mourir. O pauvre homme que je suis. Que devenir, grand Dieu? Ce méchant homme va me tuer, Saint Antoine et tous les saints, protégez-moi, je vous donnerai de la phynance et je brûlerai des cierges pour vous. Seigneur, que devenir? (Il pleure et sanglote.)
Mère Ubu:
—Il n'y a qu'un parti à prendre, Père Ubu.
Père Ubu:
—Lequel, mon amour?
Mère Ubu:
—La guerre!!
Tous:
—Vive Dieu! Voilà qui est noble!
Père Ubu:
—Oui, et je recevrai encore des coups.
Premier Conseiller:
—Courons, courons organiser l'armée.
Deuxième:
—Et réunir les vivres.
Troisième:
—Et préparer l'artillerie et les forteresses.
Quatrième:
—Et prendre l'argent pour les troupes.
Père Ubu:
—Ah! non, par exemple! Je vais te tuer, toi, je ne veux pas donner d'argent. En voilà d'une autre! J'étais payé pour faire la guerre et maintenant il faut la faire à mes dépens. Non, de par ma chandelle verte, faisons la guerre, puisque vous en êtes enragés, mais ne déboursons pas un sou.
Tous:
—Vive la guerre!
Scène VIII
Le camp sous Varsovie.
Soldats & Palotins:
—Vive la Pologne! Vive le Père Ubu!
Père Ubu:
—Ah! Mère Ubu, donne-moi ma cuirasse et mon petit bout de bois. Je vais être bientôt tellement chargé que je ne saurais marcher si j'étais poursuivi.
Mère Ubu:
—Fi, le lâche.
Père Ubu:
—Ah! voilà le sabre à merdre qui se sauve et le croc à finances qui ne tient pas!!! Je n'en finirai jamais, et les Russes avancent et vont me tuer.
Un Soldat:
—Seigneur Ubu, voilà le ciseau à oneilles qui tombe.
Père Ubu:
—Ji tou tue au moyen du croc à merdre et du couteau à figure.
Mère Ubu:
—Comme il est beau avec son casque et sa cuirasse, on dirait une citrouille armée.
Père Ubu:
—Ah! maintenant je vais monter à cheval. Amenez, messieurs, le cheval à phynances.
Mère Ubu:
—Père Ubu, ton cheval ne saurait plus te porter, il n'a rien mangé depuis cinq jours et est presque mort.
Père Ubu:
—Elle est bonne celle-là! On me fait payer 12 sous par jour pour cette rosse et elle ne me peut porter. Vous vous fichez, corne d'Ubu, ou bien si vous me volez? (La Mère Ubu rougit et baisse les yeux.) Alors, que l'on m'apporte une autre bête, mais je n'irai pas à pied, cornegidouille!
(On amène un énorme cheval.)
Père Ubu:
—Je vais monter dessus. Oh! assis plutôt! car je vais tomber. (Le cheval part.) Ah! arrêtez ma bête. Grand Dieu, je vais tomber et être mort!!!
Mère Ubu:
—Il est vraiment imbécile. Ah! le voilà relevé. Mais il est tombé par terre.
Père Ubu:
—Corne physique, je suis à moitié mort! Mais c'est égal, je pars en guerre et je tuerai tout le monde. Gare à qui ne marchera pas droit. Ji lon mets dans ma poche avec torsion du nez et des dents et extraction de la langue.
Mère Ubu:
—Bonne chance, monsieur Ubu.
Père Ubu:
—J'oubliais de te dire que je te confie la régence. Mais j'ai sur moi le livre des finances, tant pis pour toi si tu me voles. Je te laisse pour t'aider le Palotin Giron. Adieu, Mère Ubu.
Mère Ubu:
—Adieu, Père Ubu. Tue bien le czar.
Père Ubu:
—Pour sûr. Torsion du nez et des dents, extraction de la langue et enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles.
(L'armée s'éloigne au bruit des fanfares.)
Mère Ubu (seule):
—Maintenant que ce gros pantin est parti, tâchons de faire nos affaires, tuer Bougrelas et nous emparer du trésor.
Fin du Troisième Acte.
Acte Quatrième
Scène Première
La crypte des anciens rois de Pologne dans la cathédrale de Varsovie.
MÈRE UBU
Où donc est ce trésor? Aucune dalle ne sonne creux. J'ai pourtant bien compté treize pierres après le tombeau de Ladislas le Grand en allant le long du mur, et il n'y a rien. Il faut qu'on m'ait trompée. Voilà cependant: ici la pierre sonne creux. A l'œuvre, Mère Ubu. Courage, descellons cette pierre. Elle tient bon. Prenons ce bout de croc à finances qui fera encore son office. Voilà! Voilà l'or au milieu des ossements des rois. Dans notre sac, alors, tout! Eh! quel est ce bruit? Dans ces vieilles voûtes y aurait-il encore des vivants? Non, ce n'est rien, hâtons-nous. Prenons tout. Cet argent sera mieux à la face du jour qu'au milieu des tombeaux des anciens princes. Remettons la pierre. Eh quoi! toujours ce bruit. Ma présence en ces lieux me cause une étrange frayeur. Je prendrai le reste de cet or une autre fois, je reviendrai demain.
Une voix (sortant du tombeau de Jean Sigismond):
—Jamais, Mère Ubu!
(La Mère Ubu se sauve affolée emportant l'or volé par la porte secrète.)
Scène II
La place de Varsovie.
BOUGRELAS & SES PARTISANS, PEUPLE & SOLDATS.
Bougrelas:
—En avant, mes amis! Vive Venceslas et la Pologne! le vieux gredin de Père Ubu est parti, il ne reste plus que la sorcière de Mère Ubu avec son Palotin. Je m'offre à marcher à votre tête et à rétablir la race de mes pères.
Tous:
—Vive Bougrelas!
Bougrelas:
—Et nous supprimerons tous les impôts établis par l'affreux Père Ub.
Tous:
—Hurrah! en avant! Courons au palais et massacrons cette engeance.
Bougrelas:
—Eh! voilà la Mère Ubu qui sort avec ses gardes sur le perron!
Mère Ubu:
—Que voulez-vous, messieurs? Ah! c'est Bougrelas.
(La foule lance des pierres.)
Premier Garde:
—Tous les carreaux sont cassés.
Deuxième Garde:
—Saint Georges, me voilà assommé.
Troisième Garde:
—Cornebleu, je meurs.
Bougrelas:
—Lancez des pierres, mes amis.
Le Palotin Giron:
—Hon! C'est ainsi! (Il dégaîne et se précipite faisant un carnage épouvantable.)
Bougrelas:
—A nous deux! Défends-toi, lâche pistolet.
(Ils se battent.)
Giron:
—Je suis mort!
Bougrelas:
—Victoire, mes amis! Sus à la Mère Ubu!
(On entend des trompettes.)
Bougrelas:
—Ah! voilà les Nobles qui arrivent. Courons, attrapons la mauvaise harpie!
Tous:
—En attendant que nous étranglions le vieux bandit!
(La Mère Ubu se sauve poursuivie par tous les Polonais. Coups de fusil et grêle de pierres.)
Scène III
L'armée polonaise en marche dans l'Ukraine.
Père Ubu:
—Cornebleu, jambedieu, tête de vache! nous allons périr, car nous mourons de soif et sommes fatigué. Sire Soldat, ayez l'obligeance de porter notre casque à finances, et vous, sire Lancier, chargez-vous du ciseau à merdre et du bâton à physique pour soulager notre personne, car, je le répète, nous sommes fatigué.
(Les soldats obéissent.)
Pile:
—Hon! Monsieuye! il est étonnant que les Russes n'apparaissent point.
Père Ubu:
—Il est regrettable que l'état de nos finances ne nous permette pas d'avoir une voiture à notre taille; car, par crainte de démolir notre monture, nous avons fait tout le chemin à pied, traînant notre cheval par la bride. Mais quand nous serons de retour en Pologne, nous imaginerons, au moyen de notre science en physique et aidé des lumières de nos conseillers, une voiture à vent pour transporter toute l'armée.
Cotice:
—Voilà Nicolas Rensky qui se précipite.
Père Ubu:
—Et qu'a-t-il, ce garçon?
Rensky:
—Tout est perdu, Sire, les Polonais sont révoltés. Giron est tué et la Mère Ubu est en fuite dans les montagnes.
Père Ubu:
—Oiseau de nuit, bête de malheur, hibou à guêtres! Où as-tu péché ces sornettes? En voilà d'une autre! Et qui a fait ça? Bougrelas, je parie. D'où viens-tu?
Rensky:
—De Varsovie, noble Seigneur.
Père Ubu:
—Garçon de ma merdre, si je t'en croyais je ferais rebrousser chemin à toute l'armée. Mais, seigneur garçon, il y a sur tes épaules plus de plumes que de cervelle et tu as rêvé des sottises. Va aux avant-postes mon garçon, les Russes ne sont pas loin et nous aurons bientôt à estocader de nos armes, tant à merdre qu'à phynances et à physique.
Le général Lascy:
—Père Ubu, ne voyez-vous pas dans la plaine les Russes?
Père Ubu:
—C'est vrai, les Russes! Me voilà joli. Si encore il y avait moyen de s'en aller, mais pas du tout, nous sommes sur une hauteur et nous serons en butte à tous les coups.
L'Armée:
—Les Russes! L'ennemi!
Père Ubu:
—Allons, messieurs, prenons nos dispositions pour la bataille. Nous allons rester sur la colline et ne commettrons point la sottise de descendre en bas. Je me tiendrai au milieu comme une citadelle vivante et vous autres graviterez autour de moi. J'ai à vous recommander de mettre dans les fusils autant de balles qu'ils en pourront tenir, car 8 balles peuvent tuer 8 Russes et c'est autant que je n'aurai pas sur le dos. Nous mettrons les fantassins à pied au bas de la colline pour recevoir les Russes et les tuer un peu, les cavaliers derrière pour se jeter dans la confusion, et l'artillerie autour du moulin à vent ici présent pour tirer dans le tas. Quant à nous, nous nous tiendrons dans le moulin à vent et tirerons avec le pistolet à phynances par la fenêtre, en travers de la porte nous placerons le bâton à physique, et si quelqu'un essaye d'entrer, gare au croc à merdre!!!
Officiers:
—Vos ordres, Sire Ubu, seront exécutés.
Père Ubu:
—Eh cela va bien, nous serons vainqueurs. Quelle heure est-il?
Le général Lascy:
—Onze heures du matin.
Père Ubu:
—Alors, nous allons dîner, car les Russes n'attaqueront pas avant midi. Dites aux soldats, Seigneur Général, de faire leurs besoins et d'entonner la Chanson à Finances.
(Lasky s'en va.)
Soldats et Palotins:
—Vive le Père Ubu, notre grand Financier! Ting, ting, ting, ting, ting, ting, ting, ting, tating!
Père Ubu:
—O les braves gens, je les adore. (Un boulet russe arrive et casse l'aile du moulin.) Ah! j'ai peur, Sire Dieu, je suis mort! et cependant non, je n'ai rien.
Scène IV
LES MÊMES, UN CAPITAINE, puis L'ARMÉE RUSSE.
Un Capitaine (arrivant):
—Sire Ubu, les Russes attaquent.
Père Ubu:
—Eh bien, après, que veux-tu que j'y fasse? ce n'est pas moi qui le leur ai dit. Cependant, Messieurs des Finances, préparons-nous au combat.
Le Général Lascy:
—Un second boulet.
Père Ubu:
—Ah! je n'y tiens plus. Ici il pleut du plomb et du fer et nous pourrions endommager notre précieuse personne. Descendons. (Tous descendent au pas de course. La bataille vient de s'engager. Ils disparaissent dans des torrents de fumée au pied de la colline.)
Un Russe (frappant).
—Pour Dieu et le Czar!
Rensky:
—Ah! je suis mort.
Père Ubu:
—En avant! Ah, toi, Monsieur, que je t'attrape, car tu m'as fait mal, entends-tu? sac à vin! avec ton flingot qui ne part pas.
Le Russe:
—Ah! voyez-vous ça. (Il lui tire un coup de revolver.)
Père Ubu:
—Ah! Oh! Je suis blessé, je suis troué, je suis perforé, je suis administré, je suis enterré. Oh, mais tout de même! Ah! je le tiens, (Il le déchire.) Tiens! recommenceras-tu, maintenant!
Le général Lascy:
—En avant, poussons vigoureusement, passons le fossé. La victoire est à nous
Père Ubu:
—Tu crois? Jusqu'ici je sens sur mon front plus de bosses que de lauriers.
Cavaliers russes:
—Hurrah! Place au Czar!
Le Czar arrive accompagné de Bordure déguisé.)
Un Polonais:
—Ah! Seigneur! Sauve qui peut, voilà le Czar!
Un Autre:
—Ah! mon Dieu! il passe le fossé.
Un Autre:
—Pif! Paf! en voilà quatre d'assommés par ce grand bougre de lieutenant.
Bordure:
—Ah! vous n'avez pas fini, vous autres! Tiens, Jean Sobiesky, voilà ton compte. (Il l'assomme.) A d'autres, maintenant! (Il fait un massacre de Polonais.)
Père Ubu:
—En avant, mes amis! Attrapez ce bélître! En compote les Moscovites! La victoire est à nous. Vive l'Aigle Rouge!
Tous:
—En avant! Hurrah! Jambedieu! Attrapez le grand bougre.
Bordure:
—Par saint Georges, je suis tombé.
Père Ubu (le reconnaissant):
—Ah! c'est toi, Bordure! Ah! mon ami. Nous sommes bien heureux ainsi que toute la compagnie de te retrouver. Je vais te faire cuire à petit feu. Messieurs des Finances, allumez du feu. Oh! Ah! Oh! Je suis mort. C'est au moins un coup de canon que j'ai reçu. Ah! mon Dieu, pardonnez-moi mes péchés. Oui, c'est bien un coup de canon.
Bordure:
—C'est un coup de pistolet chargé à poudre.
Père Ubu:
—Ah! tu te moques de moi! Encore! A la pôche! (Il se rue sur lui et le déchire.)
Le général Lascy:
—Père Ubu, nous avançons partout.
Père Ubu:
—Je le vois bien, je n'en peux plus, je suis criblé de coups de pied, je voudrais m'asseoir par terre, Oh! ma bouteille.
Le général Lascy:
—Allez prendre celle du Czar, Père Ubu.
Père Ubu:
—Eh! j'y vais de ce pas. Allons! Sabre à merdre, fais ton office, et toi, croc à finances, ne reste pas en arrière. Que le bâton à physique travaille d'une généreuse émulation et partage avec le petit bout de bois l'honneur de massacrer, creuser et exploiter l'Empereur moscovite. En avant. Monsieur notre cheval à finances! (Il se rue sur le Czar.)
Un Officier russe:
—En garde, Majesté!
Père Ubu:
—Tiens, toi! Oh! aïe! Ah! mais tout de même. Ah! monsieur, pardon, laissez-moi tranquille. Oh! mais, je n'ai pas fait exprès!
(Il se sauve. Le Czar le poursuit.)
Père Ubu:
—Sainte Vierge, cet enragé me poursuit! Qu'ai-je fait, grand Dieu! Ah! bon, il y a encore le fossé à repasser. Ah! je le sens derrière moi et le fossé devant! Courage, fermons les yeux.
(Il saute le fossé. Le Czar y tombe.)
Le Czar:
—Bon, je suis dedans.
Polonais:
—Hurrah! le Czar est à bas!
Père Ubu:
—Ah! j'ose à peine me retourner! Il est dedans. Ah! c'est bien fait et on tape dessus. Allons, Polonais, allez-y à tour de bras, il a bon dos le misérable! Moi je n'ose pas le regarder! Et cependant notre prédiction s'est complètement réalisée, le bâton à physique a fait merveilles et nul doute que je ne l'eusse complètement tué si une inexplicable terreur n'était venue combattre et annuler en nous les effets de notre courage. Mais nous avons dû soudainement tourner casaque, et nous n'avons dû notre salut qu'à notre habileté comme cavalier ainsi qu'à la solidité des jarrets de notre cheval à finances, dont la rapidité n'a d'égale que la solidité et dont la légèreté fait la célébrité, ainsi qu'à la profondeur du fossé qui s'est trouvé fort à propos sous les pas de l'ennemi de nous l'ici présent Maître des Phynances. Tout ceci est fort beau, mais personne ne m'écoute. Allons! bon, ça recommence!
(Les Dragons russes font une charge et délivrent le Czar.)
Le général Lascy:
—Cette fois, c'est la débandade.
Père Ubu:
—Ah! voici l'occasion de se tirer des pieds. Or donc, Messieurs les Polonais, en avant! ou plutôt en arrière!
Polonais:
—Sauve qui peut!
Père Ubu:
—Allons! en route. Quel tas de gens, quelle suite, quelle multitude, comment me tirer de ce gâchis? (Il est bousculé.) Ah! mais toi! fais attention, ou tu vas expérimenter la bouillante valeur du Maître des Finances. Ah! il est parti, sauvons-nous et vivement pendant que Lascy ne nous voit pas. (Il sort, ensuite on voit passer le Czar et l'Armée russe poursuivant les Polonais.)
Scène V
Une caverne en Lithuanie (il neige.)
PÈRE UBU, PILE, COTICE
Père Ubu:
—Ah! le chien de temps, il gèle à pierre à fendre et la personne du Maître des Finances s'en trouve fort endommagée.
Pile:
—Hon! Monsieuye Ubu, êtes-vous remis de votre terreur et de votre fuite?
Père Ubu:
—Oui! je n'ai plus peur, mais j'ai encore la fuite.
Cotice (à part):
—Quel pourceau.
Père Ubu: