ŒuvresPart 12 of 18
French original · English translation
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Au grat, la terre est degelée!
M. Allons, suyvons quelque traînée.
Devant! vostre fièvre est tremblée,
Car nous sommes tous estourdiz.
B. Dieu doint aux riches bonne année!
M. Aux despourveuz grasse journée!
B. Et aux femmes pesans mariz!
Prenez en gré, grans et petiz.
FIN DU DIALOGUE DE MALLEPAYE
ET DE BAILLEVENT.
XXIV.
LES REPEUES FRANCHES
DE FRANÇOIS VILLON
ET DE SES COMPAGNONS.
Vous qui cerchez les repeues franches,
Et, tant jours ouvriers que dimenches,
N'avez pas planté de monnoye,
Affin que chascun de vous oye
Comment on les peut recouvrer,
Vueillez vous au sermon trouver
Qui est escript dedans ce livre.
Mettez tous peine de le lire,
Entre vous, jeunes perrucatz,
Procureurs, nouveaulx advocatz,
Aprenans aux despens d'aultruy.
Venez-y tost, sans nul estrif,
Clercz, de praticque diligens,
Qui congnoissez si bien vos gens;
Sergens à pied et à cheval,
Venez-y d'amont et d'aval,
Les hoirs du deffunct Pathelin,
Qui sçavez jargon jobelin;
Capitaine du pont-à-Billon;
Tous les subjetz Francoys Villon,
Soyez, à ce coup, reveillez.
Pas ne devez estre oubliez,
Tous gallans à pourpointz sans manches,
Qui ont besoing de repeues franches,
Et tous ceulx, tant yver qu'esté,
Qui en ont grant nécessité.
Venez vous apprendre comment
Les maistres anciennement
Sçavoyent tous les tours de ce faire:
Messire Chascun Poicdenaire,
Qui de livres sçait les usaiges,
Et veult lire tous les passaiges,
De celuy en prins appetis;
Venez-y donc, grans et petis,
Car, de la science sçavoir,
Vous ne povez que mieulx valoir.
Venez, chevaucheurs d'escuyrie,
Serviteurs de grant seigneurie,
Venez-y sans dilation,
Tous gens sotz et toutes gens sottes;
Venez-y, bigotz et bigottes;
Venez-y, povres Turlupins
Et Cordeliers et Jacopins;
Venez aussi, toutes prestresses,
Qui sçavez piecà les adresses
Des presbitaires hault et bas;
Gardez que vous n'y faillez pas!
Venez, gorriers et gorrières,
Qui faictes si bien les manières;
Que c'est une chose terrible.
Pour bien faire tout le possible;
Toutes manières de farseurs,
Anciens et jeunes mocqueurs;
Venez-y tous, vrays macquereaulx
De tous estatz, vieulx et nouveaulx;
Venez-y toutes, macquerelles,
Qui, par vos subtilles querelles,
Avez tousjours en vos maisons
Pour avoir, en toutes saisons,
Tant jours ouvriers que dimenches,
Souvent les bonnes repeues franches.
Venez-y tous, bons pardonneurs,
Qui sçavez faire les honneurs,
Aux villages, de bons pastez,
Avecques ces gras curatez,
Qui ayment bien vostre venue
Pour avoir la franche repeue;
Affin que chascun d'eulx enhorte
Les paroissiens, qu'on apporte
Des biens aux pardons de ce lieu,
Et qu'on face du bien pour Dieu.
Tant que le pardonneur s'en aille,
Le curé ne despendra maille,
Et aura maistre Jehan Laurens
Fermement payé les despens
Et quarte de vin, simplement,
Au curé, à son parlement.
De tout estât, soit bas ou hault,
Venez-y, qu'il n'y ait deffault;
Venez-y, varletz, chamberières,
Qui sçavez si bien les manières,
En disant mainte bonne bave,
D'avoir du meilleur de la cave,
Et puis joyeusement preschez,
Après que vos gens sont couchez.
Ceulx qui cerchent banquets ou festes
Pour dire quelques chansonnettes,
Affin d'atrapper la repeue,
Que chascun de vous se remue
D'y venir bien legièrement;
Et vous pourrez ouyr comment
Ung grant tas de bonnes commères
Sçavent bien trouver les manières
De faire leurs marys coqus.
Venez-y, et n'attendez plus,
Entre vous, prebstres sans séjour,
Qui dictes deux messes par jour
A Sainct-Innocent, ou ailleurs;
Venez-y, pour sçavoir plusieurs
Des passaiges et des adresses
De maintes petites finesses
Que l'en faict facillement
Qu'advient, par faulte d'argent,
En maint lieu, la franche repeue,
Qui ne doit à nul estre teue.
Par tel, cil qui veue ne l'aura,
Paiera, et celuy qui fera
De ceste repeue le présent,
De l'escot s'en yra exempt,
Moyennant qu'il monstre ce livre:
Par ce moyen sera delivre;
En lieu où n'aura esté veu
Il sera franchement repeu,
Ainsi qu'on orra plus à plain,
Qui de l'entendre prendra soing.
BALLADE DE L'ACTEUR.
Quant j'euz ouy ce présent mandement:
Qu'on semonnoit venir, de par l'Acteur,
Le dessusdict, j'ay pensé lermement
De moy trouver, et en prins l'adventure,
Comme celuy qui, de droicte nature,
Vouloit de ce faire narration,
A celle fin qu'il en fust mention,
A ung chascun, pour le temps advenir,
Qui s'attendent et ont intention
Que les respeues les viendront secourir.
Mais ce secours est d'anciennement
De tous repas le chief, et par droicture;
Pourquoy, aulcuns, qui ont entendement,
Le treuvent bon, et aultres n'en ont cure,
Et ne cerchent tant que l'argent leur dure,
Mais font du leur si grant destruction,
Qu'ilz en entrent en la subjection,
De faire aux dens l'arquemie, sans faillir,
En attendant, pour toute production,
Que les repeues les viendront secourir.
J'en ay congneu, qui souvent largement
Donnoyent à tous repeues outre mesure;
Qui depuis ont continuellement
Servy le Pont-à-Billon, par droicture,
Dont la façon a esté à maint dure,
En leur grant dueil et tribulation;
Mais lors n'avoyent nulle remission,
Combien que ce leur fist le cueur frémir,
Ilz n'attendoyent aultre succession,
Que les repeues les viendront secourir.
ENVOI.
Prince, pour ce que ne me puis tenir
Que de telz faitz ne face mention,
Puisque à mon temps les ay veu avenir,
J'en vueil faire quelque narration,
Et escripre, soubz la correction
Des escoutans, affin d'en souvenir,
La présente nouvelle invention,
Que les repeues les viendront secourir.
BALLADE DES ESCOUTANS.
Qui en a est Le bien venu;
Qui n'en a point, l'en n'en tient compte,
Cil qui en a est bien congneu,
Cil qui n'en a point vit à honte.
Qui paye l'on exauce et monte
Jusque au tiers ciel, pour en prester:
Son honneur tout aultre surmonte,
Par force de bien acquester.
Quant entendismes les estatz
De telz dissimulations,
Congnoissant les hauts et les bas,
Par toutes abreviations,
Nous mismes, sans sommations,
Aux champs, par bois et par tailllis.
Pour congnoistre les fictions,
Qui se font souvent à Paris.
Pource que chacun maintenoit
Que c'estoit la ville du monde
Qui plus de peuple soustenoit,
Et où maintz estranges abonde,
Pour la grant science parfonde
Renommée en icelle ville,
Je partis, et veulx qu'on me tonde,
S'à l'entrée avois croix ne pille.
Il estoit temps de se coucher,
Et ne sçavoye où heberger;
D'ung logis me vins approcher,
Sçavoir s'on m'y vouldroit loger,
En disant: «Avez à menger?»
L'hoste me respondit: «Si ay.»
Lors luy priay, pour abréger:
«Apportez-le donc devant moy.»
Je fus servy passablement,
Selon mon estat et ma sorte,
Et pensant, à part moy, comment
Je cheviroye avec l'hoste,
Je m'avisé que, soubz ma cotte,
Avois une espée qui bien trenche:
Je la lairray, qu'on ne me l'oste,
En gaige de la repeue franche.
L'espée estoit toute d'acier,
Il ne s'en failloit que le fer;
Mais l'hoste la me fist machier,
Fourreau et tout, sans fricasser;
Puis, après, me convint penser
De repaistre, se faim avoye;
Rien n'y eust valu le tencer:
De leans partis sans monnoye.
L'ACTEUR.
Lendemain, m'aloye enquerant
Pour encontrer Martin Gallant.
Droit en la Salle du Palays
Rencontray, pour mon premier mès,
Tout droit soubz la première porte,
Plusieurs mignons d'estrange sorte,
Que sembloit bien à leur habit
Qu'ilz fussent gens de grant acquit.
Lors vins pour entrer en la Salle:
L'ung y monte, l'aultre devalle.
Là me pourmenoye, de par Dieu,
Regardant l'estat de ce lieu,
Et quand je l'euz bien regardée,
Tant plus la voys tant plus m'agrée;
Je vis là tant de mirlificques,
Tant d'ameçons et tant d'afficques,
Pour attraper les plus huppez.
Les plus rouges y sont happez;
A l'ung convient vendre sa terre;
Maint, sans sainctir, là se detterre,
Partie ou peu en demourra
De tout ce que vaillant aura;
Cuydant destruyre son voysin
De Poytou, ou de Lymousin,
Ou de quelque aultre nation,
Maint en est en destruction,
Et fault, ains partir de léans,
Qu'ilz facent l'arquemye aux dens.
On emprunte, qui a credit,
Tout ainsi que devant est dict.
Quand leur argent fort s'appetiese,
Lors leur est la repeue propice,
Et lors cerchent (plus n'en doubtez),
Hault et bas et de tous costez,
Comme on verra par demomstrances
En ce traicté des Repeues franches.
Et quant au regard de plusieurs
Aultres repeues, sont escriptes
Affin qu'on preigne les meilleurs,
En lisant, grandes ou petites.
Vous orrez maintz moyens licites
Comment ilz ont esté happez,
Hault et bas, par bonnes conduictes
De ceulx qui les ont attrapez.
LA REPEUE
DE VILLON ET DE SES COMPAIGNONS.
«Qui n'a or, ny argent, ny gaige,
Comment peult-il faire grant chère?
Il fault qu il vive d'avantaige:
La façon en est coustumière.
Sçaurions-nous trouver la manière
De tromper quelqu'ung, pour repaistre?
Qui le fera sera bon maistre!»
Ainsi parloyent les compaignons
Du bon maistre Françoys Villon,
Qui n'avoient vaillant deux ongnons,
Tentes, tapis, ne pavillon.
Il leur dit: «Ne nous soucion,
Car, aujourd'huy, sans nul deffault,
Pain, vin, et viande, à grant foyson,
Aurez, avec du rost tout chault.»
La manière d'avoir du Poisson.
Adoncques il leur demanda
Quelles viandes vouloyent macher:
L'ung de bon poysson souhaita;
L'autre demanda de la chair.
Maistre Françoys, ce bon archer,
Leur dist: «Ne vous en souciez;
Il vous faut voz pourpointz lascher,
Car nous aurons viandes assez.»
Lors partit de ses compaignons,
Et vint à la Poyssonnerie,
Et les laissa delà les pontz,
Quasy plains de melencolie.
Il marchanda, à chère lye,
Ung pannier tout plain de poysson,
Et sembloit, je vous certiffie,
Qu'il fust homme de grant façon.
Maistre Françoys fut diligent
D'achapter, non pas de payer,
Et dist qu'il bailleroit l'argent
Tout comptant au porte-pannier.
Ils partent sans plus plaidoyer,
Et passèrent par Nostre-Dame,
Là où il vit le Penancier,
Qui confessoit homme ou bien femme.
Quant il le vit, à peu de plait,
Il luy dist: «Monsieur, je vous prie
Que vous despechez, s'il vous plaist,
Mon nepveu; car, je vous affie
Qu'il est en telle resverie:
Vers Dieu il est fort negligent;
Il est en tel merencolie,
Qu'il ne parle rien que d'argent.
—Vrayment, ce dit le Penancier,
Très voulentiers on le fera.»
Maistre Francoys print le pannier,
Et dit: «Mon amy, venez ça;
Velà qui vous depeschera,
Incontinent qu'il aura faict.»
Adonc maistre Françoys s'en va,
Atout le pannier, en effect.
Quand le Penancier eut parfaict
De confesser la créature,
Gaigne-denier, par dit parfaict,
Accourut vers luy bonne alleure,
Disant: «Monsieur, je vous asseure,
S'il vous plaisoit prendre loysir
De me depescher à ceste heure,
Vous me feriez ung grant plaisir.
—Je le vueil bien, en verité,
Dist le Penancier, par ma foy!
Or, dictes Benedicite,
Et puis je vous confesseray,
Et, en après, vous absouldray,
Ainsy comme je doy le faire;
Puis penitence vous bauldray,
Qui vous sera bien necessaire.
—Quel confesser! dist le povre homme:
Fus-je pas à Pasques absoulz?
Que bon gré sainct Pierre de Romme!
Je demande cinquante soulz.
Qu'esse-cy? A qui sommes-nous?
Ma maistresse est bien arrivée!
A coup, à coup, depeschez-vous,
Payez mon panier de marée.
—Ha! mon amy, ce n'est pas jeu,
Dist le Penancier, seurement:
Il vous fault bien penser à Dieu
Et le supplier humblement.
—Que bon gré en ayt mon serment!
Dist cet homme, sans contredit,
Depeschez-moy legierement,
Ainsi que ce seigneur a dit.»
Adonc le Penancier vit bien
Qu'il y eut quelque tromperie;
Quand il entendit le moyen,
Il congneut bien la joncherie.
Le povre homme, je vous affie,
Ne prisa pas bien la façon,
Car il n'eut, je vous certifie,
Or ne argent de son poysson.
Maistre François, par son blason.
Trouva la façon et manière
D'avoir marée à grant foyson,
Pour gaudir et faire grant chère.
C'estoit la mère nourricière
De ceulx qui n'avoyent point d'argent;
A tromper devant et derrière,
Estoit ung homme diligent.
La manière d'avoir des Trippes pour diner.
Que fist-il? A bien peu de plet,
S'advisa de grant joncherie:
Il fist laver le cul bien net
A ung gallant, je vous affie,
Disant: «Il convient qu'on espie:
Quand seray devant la trippière,
Monstre ton cul par raillerie,
Puis, après, nous ferons grant chière.»
Le compaignon ne faillit pas,
Foy que doy sainct Remy de Rains!
A Petit-Pont vint par compas,
Son cul descouvrit jusque aux rains.
Quand maistre Françoys vit ce train,
Dieu sçet s'il fit piteuses lippes,
Car il tenoit entre ses mains
Du foye, du polmon et des trippes.
Comme s'il fust plain de despit,
Et courroucé amèrement,
Il haulsa la main ung petit,
Et le frappa bien rudement,
Des trippes, par le fondement;
Puis, sans faire plus long caquet,
Les voulut, tout incontinent,
Remettre dedans le baquet.
La trippière fut courroucée
Et ne les voulut pas reprendre.
Maistre Françoys, sans demourée,
S'en alla, sans compte luy rendre:
Par ainsi, vous povez entendre,
Qui'ilz eurent trippes et poisson.
Mais, après, il faut du pain tendre,
Pour ce disner de grant façon.
La manière d'avoir du Pain.
Il s'en vint chez an boulengier
Affin de mieulx fornir son train,
Contrefaisant de l'escuyer
Ou maistre d'hostel, pour certain,
Et commanda que, tout souldain,
Cy pris, cy mis; on chappellast
Cinq ou six douzaines de pain,
Et que bien tost on se hastast.
Quand la moytié fut chappellé,
En une hotte le fist mettre,
Comme s'il fust de près hasté,
Il pria et requist au maistre
Qu'aucun se voulsist entremettre
D'apporter, après luy courant,
Le pain chappellé en son estre,
Tandis qu'on fist le demourant.
Le varlet le mist sur son col;
Après maistre François le porte,
Et arriva, soit dur ou mol,
Emprès une grant vielle porte.
Le varlet deschargea sa hotte
Et fut renvoyé, tout courant,
Hastivement, tenant sa hotte,
Pour requerir le demourant.
Maistre Françoys, sans contredit,
N'attendit pas la revenue.
Il eut du pain, par son édit,
Pour fournir sa franche repeue.
Le boulengier, sans attendue,
Revint, mais ne retrouva point
Son maistre d'hostel; il tressue,
Qu'on l'avoit trompé en ce point.
La manière d'avoir du Vin.
Après qu'il fut fourny de vivres,
Il fault bien avoir la mémoire
Que, s'ils vouloyent ce jour estre yvres,
Il falloit qu'ils eussent à boire.
Maistre Françoys, debvez le croire,
Emprunta deux grans brocs de boys,
Disant qu'il estoit necessaire
D'avoir du vin par ambagoys.
L'ung fist emplir de belle eaue clère,
Et vint à la Pomme de Pin,
Atout ses deux brocs, sans renchère,
Demandant s'ils avoient bon vin,
Et qu'on luy emplist du plus fin,
Mais qu'il fust blanc et amoureux.
On luy emplist, pour faire fin,
D'ung très bon vin blanc de Baigneux.
Maistre Francoys print les deux brocs,
L'un emprès l'autre les bouta;
Incontinent, par bons propos,
Sans se haster, il demanda
Au varlet: «Quel vin est ce là?»
Il luy dist: «Vin blanc de Baigneux.
—Ostez cela, ostez cela,
Car, par ma foy, point je n'en veulx.
«Qu'esse-cy? Estes-vous bejaulne?
Vuidez-moy mon broc vistement.
Je demande du vin de Beaulne,
Qui soit bon, et non aultrement.»
Et, en parlant, subtillement
Le broc qui estoit d'eaue plain
Contre l'aultre legierement
Luy changea, à pur et à plain.
Par ce point, ils eurent du vin
Par fine force de tromper;
Sans aller parler au devin,
Ils repeurent, per ou non per.
Mais le beau jeu fut au souper,
Car maistre Françoys, à brief mot,
Leur dit: «Je me vueil occuper,
Que mangerons ennuyt du rost.»
La manière d'avoir du Rost.
Il fut appointé qu'il yroit
Devant l'estal d'ung rotisseur,
Et de la chair marchanderoit,
Contrefaisant du gaudisseur,
Et, pour trouver moyen meilleur,
Faignant que point on ne se joue,
Il viendroit un entrepreneur,
Qui luy bailleroit sur la joue.
Il vint à la rostisserie,
En marchandant de la viande;
L'autre vint, de chère marrie:
«Qu'est-ce que ce paillart demande?»
Luy baillant une buffe grande,
En luy disant mainte reproche.
Quand il vit qu'il eut ceste offrande,
Empoigna du rost pleine broche.
Celuy qui bailla le soufflet
Fuist bien tost et à motz exprès.
Maistre Françoys, sans plus de plet,
Atout son rost, courut après,
Ainsi, sans faire long procès,
Ils repeurent, de cueur devot,
Et eurent, par leur grant excès,
Pain, vin, chair, et poisson, et rost.
SECONDE REPEUE
DE L'EPIDEMIE.
Et pour la première repeue
Dont après sera mention,
Bien digne d'estre ramenteue
Et mise en revelation,
Et pourtant, soubs correction,
Affin que l'en en parle encore,
Comme nouvelle invention,
Redigé sera par memoire.
Or advint, de coup d'aventure,
Que les suppostz devant nommez,
Ne cherchoyent rien par droicture.
Qu'en richesse gens renommez.
Ung jour qu'ilz estaient affamez,
En la porte d'ung bon logis
Virent entrer, sans estre armez,
Ambassadeurs de loing pays.
Si pensèrent entre eux comment
Ilz pourroient, pour l'heure, repaistre,
Et, selon leur entendement,
L'ung d'iceulz s'aprocha du maistre
D'hostel, et se fit acongnoistre,
Disant qu'il luy enseigneroit
Le haut, le bas marché, pour estre
Par luy conduyt, s'il luy plaisoit.
Je croy bien que monsieur le maistre,
Qui du bas mestier estoit tendre,
Fit ce gallant très bien repaistre,
Et luy commenda charge prendre
De la cuysine, d'y entendre,
Tant que leur train departira,
Et bien payera, sans attendre,
A son gré, quand il s'en yra.
Lors s'en vint à ses compaignons,
Dire: «Nostre escot est payé;
Je suis jà l'ung des grans mignons
De léans et mieulx avoyé,
Car le maistre m'a envoyé
Par la ville, pour soy sortir;
Mais, se mon sens n'est desyoyé,
Bien brief l'en feray repentir.
—Va, lui dirent ses compaignons,
Et esguise tout ton engin
A nous rechauffer les rongnons
Et nous faire boire bon vin.
Passe tous les sens Pathelin,
De Villon et Pauquedenaire,
Car se venir peux en la fin,
Passé seras maistre ordinaire.»
Ce gallant vint en la maison
Où estoyt logé l'ambassade,
Où les seigneurs, par beau blason,
Devisoyent rondeau ou ballade.
Il estoit miste, gent et sade,
Bien habitué, bien en point,
Robbe fourrée, pourpoint d'ostade;
Il entendoit son contrepoint.
Le principal ambassadeur
Aymoit une peu le bas mestier,
Dont le gallant fut à honneur,
Car c'estoyt quasi son mestier,
Et luy conta que, à son quartier,
Avoit de femmes largement,
Qui estoyent, s'il estoit mestier,
A son joly commandement.
Le gallant fut entretenu
Par ce seigneur venu nouveau,
Et léans il fut retenu,
Pour estre fin franc macquereau.
Le jeu leur sembla si très beau;
Aussi, il fit si bonne mine,
Qu'il fut esleu, sans nul appeau,
Pour estre varlet de cuysine.
Les ambassadeurs convoyèrent
Seigneurs et bourgeois à disner,
Lesquels voulentiers y allèrent
Passer temps, point n'en faut doubter.
Toutesfoys, vous debvez sçavoir,
Quelque chose que je vous dye,
Que l'ambassadeur, pour tout veoir,
Craignoit moult fort l'Epidemie.
Ce gallant en fut adverty,
Qui nonobstant fist bonne mine,
Et quand il fut près de midi,
A l'heure qu'il est temps qu'on disne,
Il entra dedans la cuysine,
Manyant toute la viande,
Comme docteur en médecine
Qui tient malades en commande.
Tous les seigneurs là regardèrent
Son train, ses façons et manières;
Mais, après luy, pas ne tastèrent,
Aussi ne luy challoit-il guères.
Après il print les esguières,
Le vin, le claire, l'ypocras,
Darioles, tartes entières:
Il tasta de tout, par compas.
Et, pour bien entendre son cas,
Quand il vit qu'il estoit saison,
A bien jouer ne faillit pas,
Pour faire aux seigneurs la raison,
Si bien que dedans la maison
Demeura tout seul pour repaistre,
Soustenant, par fine achoison,
Qu'il se douloit du cousté destre.
Lors y avoit une couchette
Où il failloit la feste faire,
Et n'a dent qui ne luy cliquette;
Là se mist, commençant à braire
Que l'on s'en fuyt au presbytaire,