Michel StrogoffPart 32 of 34
French original · English translation
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—Que Votre Altesse me permette de lui faire une observation, dit le chef des marchands.
—Faites, monsieur.
—J'ai vu la température tomber plus d'une fois à trente et quarante degrés au-dessous de zéro, et l'Angara a toujours charrié sans se congeler entièrement. Cela tient sans doute à la rapidité de son cours. Si donc les Tartares n'ont d'autre moyen de franchir le fleuve, je puis garantir à Votre Altesse qu'ils n'entreront pas ainsi dans Irkoutsk.»
Le gouverneur général confirma l'assertion du chef des marchands.
«C'est une circonstance heureuse, répondit le grand-duc. Néanmoins, nous nous tiendrons prêts à tout événement.»
Se retournant alors vers le maître de police:
«Vous n'avez rien à me dire, monsieur? lui demanda-t-il.
—J'ai à faire connaître à Votre Altesse, répondit le maître de police, une supplique qui lui est adressée par mon intermédiaire.
—Adressée par....?
—Par les exilés de Sibérie, qui, Votre Altesse le sait, sont au nombre de cinq cents dans la ville.»
Les exilés politiques, repartis dans toute la province, avaient été en effet concentrés à Irkoutsk depuis le début de l'invasion. Ils avaient obéi à l'ordre de rallier la ville et d'abandonner les bourgades où ils exerçaient des professions diverses, ceux-ci médecins, ceux-là professeurs, soit au Gymnase, soit à l'École japonaise, soit à l'École de navigation. Dès le début, le grand-duc, se fiant, comme le czar, à leur patriotisme, les avait armés, et il avait trouvé en eux de braves défenseurs.
«Que demandent les exilés? dit le grand-duc.
—Ils demandent à Votre Altesse, répondit le maître de police, l'autorisation de former un corps spécial et d'être placés en tête à la première sortie.
—Oui, répondit le grand duc avec une émotion qu'il ne chercha point à cacher, ces exilés sont des Russes, et c'est bien leur droit de se battre pour leur pays!
—Je crois pouvoir affirmer à Votre Altesse, dit le gouverneur général, qu'elle n'aura pas de meilleurs soldats.
—Mais il leur faut un chef, répondit le grand-duc. Quel sera-t-il?
—Ils voudraient faire agréer à Votre Altesse, dit le maître de police, l'un d'eux qui s'est distingué en plusieurs occasions.
—C'est un Russe?
—Oui, un Russe des provinces baltiques.
—Il se nomme....?
—Wassili Fédor.»
Cet exilé était le père de Nadia.
Wassili Fédor, on le sait, exerçait à Irkoutsk la profession de médecin. C'était un homme instruit et charitable, et aussi un homme du plus grand courage et du plus sincère patriotisme. Tout le temps qu'il ne consacrait pas aux malades, il l'employait à organiser le résistance. C'est lui qui avait réuni ses compagnons d'exil dans une action commune. Les exilés, jusqu'alors mêlés aux rangs de la population, s'étaient comportés de manière à fixer l'attention du grand-duc. Dans plusieurs sorties, ils avaient payé de leur sang leur dette à la sainte Russie,—sainte, en vérité, et adorée de ses enfants! Wassili Fédor s'était conduit héroïquement. Son nom avait été cité à plusieurs reprises, mais il n'avait jamais demandé ni grâces ni faveurs, et lorsque les exilés d'Irkoutsk eurent la pensée de former un corps spécial, il ignorait même qu'ils eussent l'intention de le choisir pour leur chef.
Lorsque le maître de police eut prononcé ce nom devant le grand-duc, celui-ci répondit qu'il ne lui était pas inconnu.
«En effet, répondit le général Voranzoff, Wassili Fédor est un homme de valeur et de courage. Son influence sur ses compagnons a toujours été très-grande.
—Depuis quand est-il à Irkoutsk? demanda le grand-duc.
—Depuis deux ans.
—Et sa conduite....?
—Sa conduite, répondit le maître de police, est celle d'un homme soumis aux lois spéciales qui le régissent.
—Général, répondit le grand-duc, général, veuillez me le présenter immédiatement.»
Les ordres du grand-duc furent exécutés, et une demi-heure ne s'était pas écoulée, que Wassili Fédor était introduit en sa présence.
C'était un homme ayant quarante ans au plus, grand, la physionomie sévère et triste. On sentait que toute sa vie se résumait dans ce mot: la lutte, et qu'il avait lutté et souffert. Ses traits rappelaient remarquablement ceux de sa fille Nadia Fédor.
Plus que tout autre, l'invasion tartare l'avait frappé dans sa plus chère affection et ruiné la suprême espérance de ce père, exilé à huit mille verstes de sa ville natale. Une lettre lui avait appris la mort de sa femme, et, en même temps, le départ de sa fille, qui avait obtenu du gouvernement l'autorisation de le rejoindre à Irkoutsk.
Nadia avait dû quitter Riga le 10 juillet. L'invasion était du 15 juillet. Si, à cette époque, Nadia avait passé la frontière, qu'était-elle devenue au milieu des envahisseurs? On conçoit que ce malheureux père fût dévoré d'inquiétudes, puisque, depuis cette époque, il était sans aucune nouvelle de sa fille.
Wassili Fédor, en présence du grand duc, s'inclina et attendit d'être interrogé.
«Wassili Fédor, lui dit le grand-duc, tes compagnons d'exil ont demandé à former un corps d'élite. Ils n'ignorent pas que, dans ces corps, il faut savoir se faire tuer jusqu'au dernier?
—Ils ne l'ignorent pas, répondit Wassili Fédor.
—Ils te veulent pour chef.
—Moi, Altesse?
—Consens-tu à te mettre à leur tête?
—Oui, si le bien de la Russie l'exige.
—Commandant Fédor, dit le grand-duc, tu n'es plus exilé.
—Merci, Altesse, mais puis-je commander à ceux qui le sont encore?
—Ils ne le sont plus!»
C'était la grâce de tous ses compagnons d'exil, maintenant ses compagnons d'armes, que lui accordait le frère du czar!
Wassili Fédor serra avec émotion la main que lui tendit le grand-duc, et il sortit.
Celui-ci, se retournant alors vers ses officiers:
«Le czar ne refusera pas d'accepter la lettre de grâce que je tire sur lui! dit-il en souriant. Il nous faut des héros pour défendre la capitale de la Sibérie, et je viens d'en faire.»
C'était, en effet, un acte de bonne justice et de bonne politique que cette grâce si généreusement accordée aux exilés d'Irkoutsk.
La nuit était arrivée alors. A travers les fenêtres du palais brillaient les feux du camp tartare, qui étincelaient au delà de l'Angara. Le fleuve charriait de nombreux glaçons, dont quelques-uns s'arrêtaient aux premiers pilotis des anciens ponts de bois. Ceux que le courant maintenait dans le chenal dérivaient avec une extrême rapidité. Il était évident, ainsi que l'avait fait observer le chef des marchands, que l'Angara ne pouvait que très-difficilement se congeler sur toute sa surface. Donc, le danger d'être assailli de ce côté n'était pas pour préoccuper les défenseurs d'Irkoutsk.
Dix heures du soir venaient de sonner. Le grand-duc allait congédier ses officiels et se retirer dans ses appartements, quand un certain tumulte se produisit en dehors du palais.
Presque aussitôt, la porte du salon s'ouvrit, un aide de camp parut, et, s'avançant vers le grand-duc:
«Altesse, dit-il, un courrier du czar!»
CHAPITRE XIII UN COURRIER DU CZAR.
Un mouvement simultané porta tous les membres du conseil vers la porte entr'ouverte. Un courrier du czar, arriva à Irkoutsk! Si ces officiers eussent un instant réfléchi à l'improbabilité de ce fait, ils l'auraient certainement tenu pour impossible.
Le grand-duc avait vivement marché vers son aide de camp.
«Ce courrier!» dit-il.
Un homme entra. Il avait l'air épuisé de fatigue. Il portait un costume de paysan sibérien, usé, déchiré même, et sur lequel on voyait quelques trous de balle. Un bonnet moscovite lui couvrait la tête. Une balafre, mal cicatrisée, lui coupait la figure. Cet homme avait évidemment suivi une longue et pénible route. Ses chaussures, en mauvais état, prouvaient même qu'il avait dû faire à pied une partie de son voyage.
«Son Altesse le grand-duc?» s'écria-t-il en entrant.
Le grand-duc alla à lui:
«Tu es courrier du czar? demanda-t-il.
—Oui, Altesse.
—Tu viens....?
—De Moscou.
—Tu as quitté Moscou....?
—Le 15 juillet.
—Tu te nommes....?
—Michel Strogoff.»
C'était Ivan Ogareff. Il avait pris le nom et la qualité de celui qu'il croyait réduit à l'impuissance. Ni le grand-duc, ni personne ne le connaissait à Irkoutsk, et il n'avait pas même eu besoin de déguiser ses traits. Comme il était en mesure de prouver sa prétendue identité, nul ne pourrait douter de lui. Il venait donc, soutenu par une volonté de fer, précipiter par la trahison et par l'assassinat le dénouement du drame de l'invasion.
Après la réponse d'Ivan Ogareff, le grand-duc fit un signe, et tous ses officiers se retirèrent.
Le faux Michel Strogoff et lui restèrent seuls dans le salon.
Le grand-duc regarda Ivan Ogareff pendant quelques instants, et avec une extrême attention. Puis:
«Tu étais, le 15 juillet, à Moscou? lui demanda-t-il.
—Oui, Altesse, et, dans la nuit du 14 au 15, j'ai vu Sa Majesté le czar au Palais Neuf.
—Tu as une lettre du czar?
—La voici.»
Et Ivan Ogareff remit au grand-duc la lettre impériale, réduite à des dimensions presque microscopiques.
«Cette lettre t'a été donnée dans cet état? demanda le grand-duc.
—Non, Altesse, mais j'ai dû en déchirer l'enveloppe, afin de mieux la dérober aux soldats de l'émir.
—As-tu donc été prisonnier des Tartares?
—Oui, Altesse, pendant quelques jours, répondit Ivan Ogareff. De là vient que, parti le 15 juillet de Moscou, comme l'indique la date de cette lettre, je ne suis arrivé à Irkoutsk que le 2 octobre, après soixante-dix-neuf jours de voyage.»
Le grand-duc prit la lettre. Il la déplia et reconnut la signature du czar, précédée de la formule sacramentelle, écrite de sa main. Donc, nul doute possible sur l'authenticité de cette lettre, ni même sur l'identité du courrier. Si sa physionomie farouche avait d'abord inspiré une méfiance dont le grand-duc ne laissa rien voir, cette méfiance disparut tout à fait.
Le grand-duc resta quelques instants sans parler. Il lisait lentement la lettre, afin de bien en pénétrer le sens.
Reprenant ensuite la parole:
«Michel Strogoff, tu connais le contenu de cette lettre? demanda-t-il.
—Oui, Altesse. Je pouvais être forcé de la détruire pour qu'elle ne tombât pas entre les mains des Tartares, et, le cas échéant, je voulais en rapporter exactement le texte à Votre Altesse.
—Tu sais que cette lettre nous enjoint de mourir à Irkoutsk plutôt que de rendre la ville?
—Je le sais.
—Tu sais aussi qu'elle indique les mouvements des troupes qui ont été combinés pour arrêter l'invasion?
—Oui, Altesse, mais ces mouvements n'ont pas réussi.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire qu'Ichim, Omsk, Tomsk, pour ne parler que des villes importantes des deux Sibéries, ont été successivement occupées par les soldats de Féofar-Khan.
—Mais y a-t-il eu combat? Nos Cosaques se sont-ils rencontrés avec les Tartares?
—Plusieurs fois, Altesse.
—Et ils ont été repoussés?
—Ils n'étaient pas en forces suffisantes.
—Où ont eu lieu les rencontres dont tu parles?
—A Kolyvan, à Tomsk....»
Jusqu'ici, Ivan Ogareff n'avait dit que la vérité; mais, dans le but d'ébranler les défenseurs d'Irkoutsk en exagérant les avantages obtenus par les troupes de l'émir, il ajouta:
«Et une troisième fois en avant de Krasnoiarsk.
—Et ce dernier engagement?.... demanda le grand-duc, dont les lèvres serrées laissaient à peine passer les paroles.
—Ce fut plus qu'un engagement, Altesse, répondit Ivan Ogareff, ce fut une bataille.
—Une bataille?
—Vingt mille Russes, venus des provinces de la frontière et du gouvernement de Tobolsk, se sont heurtés contre cent cinquante mille Tartares, et, malgré leur courage, ils ont été anéantis.
—Tu mens! s'écria le grand-duc, qui essaya, mais vainement, de maîtriser sa colère.
—Je dis la vérité, Altesse, répondit froidement Ivan Ogareff. J'étais présent à cette bataille de Krasnoiarsk, et c'est là que j'ai été fait prisonnier!»
Le grand-duc se calma, et, d'un signe, il fit comprendre à Ivan Ogareff qu'il ne doutait pas de sa véracité.
«Quel jour a eu lieu cette bataille de Krasnoiarsk? demanda-t-il.
—Le 2 septembre.
—Et maintenant toutes les troupes tartares sont concentrées autour d'Irkoutsk?
—Toutes.
—Et tu les évalues....?
—A quatre cent mille hommes.»
Nouvelle exagération d'Ivan Ogareff dans l'évaluation des armées tartares, et tendant toujours au même but.
«Et je ne dois attendre aucun secours des provinces de l'ouest? demanda le grand-duc.
—Aucun, Altesse, du moins avant la fin de l'hiver.
—Eh bien, entends ceci, Michel Strogoff. Aucun secours ne dût-il jamais m'arriver ni de l'ouest ni de l'est, et ces barbares fussent-ils six cent mille, je ne rendrai pas Irkoutsk!»
L'œil méchant d'Ivan Ogareff se plissa légèrement. Le traître semblait dire que le frère du czar comptait sans la trahison.
Le grand-duc, d'un tempérament nerveux, avait grand'peine à conserver son calme en apprenant ces désastreuses nouvelles. Il allait et venait dans le salon, sous les yeux d'Ivan Ogareff, qui le couvaient comme une proie réservée à sa vengeance. Il s'arrêtait aux fenêtres, il regardait les feux du camp tartare, il cherchait à percevoir les bruits, dont la plupart provenaient du choc des glaçons entraînés par le courant de l'Angara.
Un quart d'heure se passa sans qu'il fit aucune autre question. Puis, reprenant la lettre, il en relut un passage et dit:
«Tu sais, Michel Strogoff, qu'il est question dans cette lettre d'un traître dont j'aurai à me méfier?
—Oui, Altesse.
—Il doit essayer d'entrer dans Irkoutsk sous un déguisement, de capter ma confiance, puis, l'heure venue, de livrer la ville aux Tartares.
—Je sais tout cela, Altesse, et je sais aussi qu'Ivan Ogareff a juré de se venger personnellement du frère du czar.
—Pourquoi?
—On dit que cet officier a été condamné par le grand-duc à une dégradation humiliante.
—Oui... je me souviens.... Mais il la méritait, ce misérable, qui devait plus tard servir contre son pays et y conduire une invasion de barbares!
—Sa Majesté le czar, répondit Ivan Ogareff, tenait surtout à ce que vous fussiez prévenu des criminels projets d'Ivan Ogareff contre votre personne.
—Oui... la lettre m'en informe....
—Et Sa Majesté me l'a dit elle-même en m'avertissant que, pendant mon voyage à travers la Sibérie, j'eusse surtout à me méfier de ce traître.
—Tu l'as rencontré?
—Oui, Altesse, après la bataille de Krasnoiarsk. S'il avait pu soupçonner que je fusse porteur d'une lettre adressée à Votre Altesse et dans laquelle ses projets étaient dévoilés, il ne m'eût pas fait grâce.
—Oui, tu étais perdu! répondit le grand-duc. Et comment as-tu pu t'échapper?
—En me jetant dans l'Irtyche.
—Et tu es entré à Irkoutsk?....
—A la faveur d'une sortie qui a été faite ce soir même pour repousser un détachement tartare. Je me suis mêlé aux défenseurs de la ville, j'ai pu me faire reconnaître, et l'on m'a aussitôt conduit devant Votre Altesse.
—Bien, Michel Strogoff, répondit le grand-duc. Tu as montré du courage et du zèle pendant cette difficile mission. Je ne t'oublierai pas.—As-tu quelque faveur à me demander?
—Aucune, si ce n'est celle de me battre à côté de Votre Altesse, répondit Ivan Ogareff.
—Soit, Michel Strogoff. Je t'attache dès aujourd'hui à ma personne, et tu seras logé dans ce palais.
—Et si, conformément à l'intention qu'on lui prête, Ivan Ogareff se présente à Votre Altesse sous un faux nom?....
—Nous le démasquerons, grâce à toi, qui le connais, et je le ferai mourir sous le knout. Va.»
Ivan Ogareff salua militairement le grand duc, n'oubliant pas qu'il était capitaine au corps des courriers du czar, et il se retira.
Ivan Ogareff venait donc de jouer avec succès son indigne rôle. La confiance du grand-duc lui était accordée pleine et entière. Il pourrait en abuser où et quand il lui conviendrait. Il habiterait ce palais même. Il serait dans le secret des opérations de la défense. Il tenait donc la situation dans sa main. Personne dans Irkoutsk ne le connaissait, personne ne pouvait lui arracher son masque. Il résolut donc de se mettre à l'œuvre sans retard.
En effet, le temps pressait. Il fallait que la ville fût rendue avant l'arrivée des Russes du nord et de l'est, et c'était une question de quelques jours. Les Tartares une fois maîtres d'Irkoutsk, il ne serait pas facile de la leur reprendre. En tout cas, s'ils devaient l'abandonner plus tard, ils ne le feraient pas sans l'avoir ruinée de fond en comble, sans que la tête du grand-duc eût roulé aux pieds de Féofar-Khan.
Ivan Ogareff, ayant toute facilité de voir, d'observer, d'agir, s'occupa dès le lendemain de visiter les remparts. Partout il fut accueilli avec de cordiales félicitations par les officiers, les soldats, les citoyens. Ce courrier du czar était pour eux comme un lien qui venait de les rattacher à l'empire. Ivan Ogareff raconta donc, avec un aplomb qui ne se démentit jamais, les fausses péripéties de son voyage. Puis, adroitement, sans trop y insister d'abord, il parla de la gravité de la situation, exagérant, et les succès des Tartares, ainsi qu'il l'avait fait en s'adressant au grand-duc, et les forces dont ces barbares disposaient. A l'entendre, les secours attendus seraient insuffisants, si même ils arrivaient, et il était à craindre qu'une bataille livrée sous les murs d'Irkoutsk ne fût aussi funeste que les batailles de Kolyvan, de Tomsk et de Krasnoiarsk.
Ces fâcheuses insinuations, Ivan Ogareff ne les prodiguait pas. Il mettait une certaine circonspection à les faire pénétrer peu à peu dans l'esprit des défenseurs d'Irkoutsk. Il semblait ne répondre que lorsqu'il était trop pressé de questions, et comme à regret. En tout cas, il ajoutait toujours qu'il fallait se défendre jusqu'au dernier homme et faire plutôt sauter la ville que la rendre!
Le mal n'en eût pas été moins fait, s'il avait pu se faire. Mais la garnison et la population d'Irkoutsk étaient trop patriotes pour se laisser ébranler. De ces soldats, de ces citoyens enfermés dans une ville isolée au bout du monde asiatique, pas un n'eût songé à parler de capitulation. Le mépris du Russe pour ces barbares était sans bornes.
En tout cas, personne non plus ne soupçonna le rôle odieux que jouait Ivan Ogareff, personne ne pouvait deviner que le prétendu courrier du czar ne fût qu'un traître.
Une circonstance toute naturelle fit que, dès son arrivée à Irkoutsk, des rapports fréquents s'établirent entre Ivan Ogareff et l'un des plus braves défenseurs de la ville, Wassili Fédor.