Madame ThérèsePart 4 of 12
French original · English translation
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Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses1 pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait2 approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.3
«Qu'est-ce que c'est? répéta l'oncle.
--Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.
--Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certains animaux ont plus de coeur et d'esprit que certains hommes. Ôte-toi de là.»
Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l'oncle s'agenouilla et mit la main sur le coeur de la femme. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit:
«Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?»
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas:4
«Malheureux! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que cette pauvre femme t'a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
Et, se tournant vers les autres:
«Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore.»
Il lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe.
Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le coeur.
Nous entrions alors dans la petite allée. Le mauser, s'arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel:
«Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur?
--Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.»
Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.
«Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse; il ne faut pas que1 nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous.»
Et se tournant vers le taupier:
«Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera.»
Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le mauser les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers1 à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.
«Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau.
Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir: la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas.
«Relevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le corps.»
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.
«Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la sentez-vous?
--Très bien.»
L'oncle sortit, appelant Lisbeth.
«Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même.--Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous.»
V
Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait1 difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait: «Vive la République!» d'une façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants:
«Hé! Nickel... Yokel... écoute... écoute, comme elle crie! N'est-ce pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?»
L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à2 ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.
Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre.
Un jour l'oncle eut une grande discussion. M. Richter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, il l'écouta froidement, et finit par lui répondre:
Il ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.
Il ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.
Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres.
Je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier roulant comme une boule.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; il prenait un petit verre de kirschenwasser1 avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.
«Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée?
--Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi: la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau.
--Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser!
--A la vôtre, monsieur le docteur!»
Ils humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.
«Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.»
Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:
«Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?
--Si,2 mon oncle.
--Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon.
Comme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans l'alcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
«Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire, c'est une voix faible, mais naturelle.»
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui. La femme semblait dormir; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas:
«Elle est revenue à elle.1
--Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir.»
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté:
«Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade... maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance... vous êtes chez des amis... chez de véritables amis.»
Pendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas:
Le tambour... le petit tambour...»
Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:
«Comprenez-vous?»
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit:
«Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera.»
Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta...
«Jean... le petit tambour!»
Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.
Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis:
«Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains.»
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner1.
«Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
--Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.»
Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant:
«Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?
--Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bien! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.
--Et ensuite, Fritzel?
--Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin,1 quand on a mis le feu dans la rue, et que2 les Républicains sont partis, je l'ai revu derrière.
--Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.
--Oh! non; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait: «Allons, courage, petit Jean, courage!» Mais il n'avait pas l'air d'entendre... il avait les joues toutes mouillées.
--Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.
--Oui, mon oncle: il me faisait de la peine;3 je l'ai regardé jusqu'au bout du village.»
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement.4 Des larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas:
«Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.»
Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit et lui demanda:
«Vous voulez embrasser l'enfant?
-- Oui,» fit-elle.
Il me pencha sur sa figure; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.
«C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous reverrez votre jeune frère... Du courage!»
Il m'emmena dehors et referma les rideaux.
Le mauser se promenait de long en large1 dans la salle; il avait la figure rouge et dit:
«Ça, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une honnête femme... qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra2... celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.
--Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent.»
Ils sortirent ensemble dans l'allée; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que3 je m'essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait4 avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.
«Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon coeur.»
Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village.
VI
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas1 monde.
C'était le lendemain du jour ou la femme avait repris connaissance, que le bourgmestre Meyer entra.
«Salut, monsieur le docteur, salut! dit le gros homme. J'arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut,2 il le faut!
--C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive.» 7
Ils sortirent et je les suivais.
Enfin nous arrivâmes à la grange de Réebock et j'aperçus à droite, étendu contre le mur, un grand manteau rouge, puis, une tête noire avec de longues moustaches.
Je vois, fit l'oncle, je vois!»
Et il s'approcha en disant:
«C'est un Croate.»
L'oncle tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière.
Puis il ouvrit la boucle du manteau.
«Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.»
Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
«Enfin voilà le décès constaté,1 fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir.»
Puis se ravisant.
«Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme!»
Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers.
«Je garde ces papiers pour dresser l'acte, dit-il au bourgmestre. Maintenant nous pouvons partir.»
L'oncle m'apercevant alors, dit:
«Te voilà Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»
Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.
«Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux?»
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit:
«Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre.»
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion:
«Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre!»
L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.
«C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils.»
La femme semblait émue et demanda tout bas:
«C'est un des nôtres?
--Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rosé et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant.»
La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
«Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient.»
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très grave, lui demanda:
«Vous n'êtes pourtant pas seule au monde?
--Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour.»
La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la Française reprit:
«J'aurais quelque chose à vous demander1 monsieur le docteur?
--Quoi, madame?
--Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore.»