Les Trois MousquetairesPart 59 of 80
French original · Portuguese (Brazil) translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
CHAPITRE XLVIII. AFFAIRE DE FAMILLE
Athos avait trouvé le mot: affaire de famille. Une affaire de famille n’était point soumise à l’investigation du cardinal; une affaire de famille ne regardait personne; on pouvait s’occuper devant tout le monde d’une affaire de famille.
Ainsi, Athos avait trouvé le mot: affaire de famille.
Aramis avait trouvé l’idée: les laquais.
Porthos avait trouvé le moyen: le diamant.
D’Artagnan seul n’avait rien trouvé, lui ordinairement le plus inventif des quatre; mais il faut dire aussi que le nom seul de Milady le paralysait.
Ah! si; nous nous trompons: il avait trouvé un acheteur pour le diamant.
Le déjeuner chez M. de Tréville fut d’une gaieté charmante. D’Artagnan avait déjà son uniforme; comme il était à peu près de la même taille qu’Aramis, et qu’Aramis, largement payé, comme on se le rappelle, par le libraire qui lui avait acheté son poème, avait fait tout en double, il avait cédé à son ami un équipement complet.
D’Artagnan eût été au comble de ses voeux, s’il n’eût point vu pointer Milady, comme un nuage sombre à l’horizon.
Après déjeuner, on convint qu’on se réunirait le soir au logis d’Athos, et que là on terminerait l’affaire.
D’Artagnan passa la journée à montrer son habit de mousquetaire dans toutes les rues du camp.
Le soir, à l’heure dite, les quatre amis se réunirent: il ne restait plus que trois choses à décider:
Ce qu’on écrirait au frère de Milady;
Ce qu’on écrirait à la personne adroite de Tours;
Et quels seraient les laquais qui porteraient les lettres.
Chacun offrait le sien: Athos parlait de la discrétion de Grimaud, qui ne parlait que lorsque son maître lui décousait la bouche; Porthos vantait la force de Mousqueton, qui était de taille à rosser quatre hommes de complexion ordinaire; Aramis, confiant dans l’adresse de Bazin, faisait un éloge pompeux de son candidat; enfin, d’Artagnan avait foi entière dans la bravoure de Planchet, et rappelait de quelle façon il s’était conduit dans l’affaire épineuse de Boulogne.
Ces quatre vertus disputèrent longtemps le prix, et donnèrent lieu à de magnifiques discours, que nous ne rapporterons pas ici, de peur qu’ils ne fassent longueur.
«Malheureusement, dit Athos, il faudrait que celui qu’on enverra possédât en lui seul les quatre qualités réunies.
— Mais où rencontrer un pareil laquais?
— Introuvable! dit Athos; je le sais bien: prenez donc Grimaud.
— Prenez Mousqueton.
— Prenez Bazin.
— Prenez Planchet; Planchet est brave et adroit: c’est déjà deux qualités sur quatre.
— Messieurs, dit Aramis, le principal n’est pas de savoir lequel de nos quatre laquais est le plus discret, le plus fort, le plus adroit ou le plus brave; le principal est de savoir lequel aime le plus l’argent.
— Ce que dit Aramis est plein de sens, reprit Athos; il faut spéculer sur les défauts des gens et non sur leurs vertus: Monsieur l’abbé, vous êtes un grand moraliste!
— Sans doute, répliqua Aramis; car non seulement nous avons besoin d’être bien servis pour réussir, mais encore pour ne pas échouer; car, en cas d’échec, il y va de la tête, non pas pour les laquais…
— Plus bas, Aramis! dit Athos.
— C’est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le maître, et même pour les maîtres! Nos valets nous sont-ils assez dévoués pour risquer leur vie pour nous? Non.
— Ma foi, dit d’Artagnan, je répondrais presque de Planchet, moi.
— Eh bien, mon cher ami, ajoutez à son dévouement naturel une bonne somme qui lui donne quelque aisance, et alors, au lieu d’en répondre une fois, répondez-en deux.
— Eh! bon Dieu! vous serez trompés tout de même, dit Athos, qui était optimiste quand il s’agissait des choses, et pessimiste quand il s’agissait des hommes. Ils promettront tout pour avoir de l’argent, et en chemin la peur les empêchera d’agir. Une fois pris, on les serrera; serrés, ils avoueront. Que diable! nous ne sommes pas des enfants! Pour aller en Angleterre (Athos baissa la voix), il faut traverser toute la France, semée d’espions et de créatures du cardinal; il faut une passe pour s’embarquer; il faut savoir l’anglais pour demander son chemin à Londres. Tenez, je vois la chose bien difficile.
— Mais point du tout, dit d’Artagnan, qui tenait fort à ce que la chose s’accomplît; je la vois facile, au contraire, moi. Il va sans dire, parbleu! que si l’on écrit à Lord de Winter des choses par-dessus les maisons, des horreurs du cardinal…
— Plus bas! dit Athos.
— Des intrigues et des secrets d’état, continua d’Artagnan en se conformant à la recommandation, il va sans dire que nous serons tous roués vifs; mais, pour Dieu, n’oubliez pas, comme vous l’avez dit vous-même, Athos, que nous lui écrivons pour affaire de famille; que nous lui écrivons à cette seule fin qu’il mette Milady, dès son arrivée à Londres, hors d’état de nous nuire. Je lui écrirai donc une lettre à peu près en ces termes:
— Voyons, dit Aramis, en prenant par avance un visage de critique.
—«Monsieur et cher ami…»
— Ah! oui; cher ami, à un Anglais, interrompit Athos; bien commencé! bravo, d’Artagnan! Rien qu’avec ce mot-là vous serez écartelé, au lieu d’être roué vif.
— Eh bien, soit; je dirai donc, monsieur, tout court.
— Vous pouvez même dire, Milord, reprit Athos, qui tenait fort aux convenances.
—»Milord, vous souvient-il du petit enclos aux chèvres du Luxembourg?»
— Bon! le Luxembourg à présent! On croira que c’est une allusion à la reine mère! Voilà qui est ingénieux, dit Athos.
— Eh bien, nous mettrons tout simplement: «Milord, vous souvient- il de certain petit enclos où l’on vous sauva la vie?»
— Mon cher d’Artagnan, dit Athos, vous ne serez jamais qu’un fort mauvais rédacteur: «Où l’on vous sauva la vie!» Fi donc! ce n’est pas digne. On ne rappelle pas ces services-là à un galant homme. Bienfait reproché, offense faite.
— Ah! mon cher, dit d’Artagnan, vous êtes insupportable, et s’il faut écrire sous votre censure, ma foi, j’y renonce.
— Et vous faites bien. Maniez le mousquet et l’épée, mon cher, vous vous tirez galamment des deux exercices; mais passez la plume à M. l’abbé, cela le regarde.
— Ah! oui, au fait, dit Porthos, passez la plume à Aramis, qui écrit des thèses en latin, lui.
— Eh bien, soit dit d’Artagnan, rédigez-nous cette note, Aramis; mais, de par notre Saint-Père le pape! tenez-vous serré, car je vous épluche à mon tour, je vous en préviens.
— Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette naïve confiance que tout poète a en lui-même; mais qu’on me mette au courant: j’ai bien ouï dire, de-ci de-là, que cette belle-soeur était une coquine, j’en ai même acquis la preuve en écoutant sa conversation avec le cardinal.
— Plus bas donc, sacrebleu! dit Athos.
— Mais, continua Aramis, le détail m’échappe.
— Et à moi aussi», dit Porthos.
D’Artagnan et Athos se regardèrent quelque temps en silence. Enfin Athos, après s’être recueilli, et en devenant plus pâle encore qu’il n’était de coutume, fit un signe d’adhésion, d’Artagnan comprit qu’il pouvait parler.
«Eh bien, voici ce qu’il y a à dire, reprit d’Artagnan: Milord, votre belle-soeur est une scélérate, qui a voulu vous faire tuer pour hériter de vous. Mais elle ne pouvait épouser votre frère, étant déjà mariée en France, et ayant été…»
D’Artagnan s’arrêta comme s’il cherchait le mot, en regardant Athos.
«Chassée par son mari, dit Athos.
— Parce qu’elle avait été marquée, continua d’Artagnan.
— Bah! s’écria Porthos, impossible! elle a voulu faire tuer son beau-frère?
— Oui.
— Elle était mariée? demanda Aramis.
— Oui.
— Et son mari s’est aperçu qu’elle avait une fleur de lis sur l’épaule? s’écria Porthos.
— Oui.»
Ces trois oui avaient été dits par Athos, chacun avec une intonation plus sombre.
«Et qui l’a vue, cette fleur de lis? demanda Aramis.
— D’Artagnan et moi, ou plutôt, pour observer l’ordre chronologique, moi et d’Artagnan, répondit Athos.
— Et le mari de cette affreuse créature vit encore? dit Aramis.
— Il vit encore.
— Vous en êtes sûr?
— J’en suis sûr.»
Il y eut un instant de froid silence, pendant lequel chacun se sentit impressionné selon sa nature.
«Cette fois, reprit Athos, interrompant le premier le silence, d’Artagnan nous a donné un excellent programme, et c’est cela qu’il faut écrire d’abord.
— Diable! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rédaction est épineuse. M. le chancelier lui-même serait embarrassé pour rédiger une épître de cette force, et cependant M. le chancelier rédige très agréablement un procès-verbal. N’importe! taisez-vous, j’écris.»
Aramis en effet prit la plume, réfléchit quelques instants, se mit à écrire huit ou dix lignes d’une charmante petite écriture de femme, puis, d’une voix douce et lente, comme si chaque mot eût été scrupuleusement pesé, il lut ce qui suit:
«Milord, «La personne qui vous écrit ces quelques lignes a eu l’honneur de croiser l’épée avec vous dans un petit enclos de la rue d’Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l’ami de cette personne, elle vous doit de reconnaître cette amitié par un bon avis. Deux fois vous avez failli être victime d’une proche parente que vous croyez votre héritière, parce que vous ignorez qu’avant de contracter mariage en Angleterre, elle était déjà mariée en France. Mais, la troisième fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l’Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrivée car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument à savoir ce dont elle est capable, lisez son passé sur son épaule gauche.»
«Eh bien, voilà qui est à merveille, dit Athos, et vous avez une plume de secrétaire d’état, mon cher Aramis. Lord de Winter fera bonne garde maintenant, si toutefois l’avis lui arrive; et tombât- il aux mains de Son Éminence elle-même, nous ne saurions être compromis. Mais comme le valet qui partira pourrait nous faire accroire qu’il a été à Londres et s’arrêter à Châtelleraut, ne lui donnons avec la lettre que la moitié de la somme en lui promettant l’autre moitié en échange de la réponse. Avez-vous le diamant? continua Athos.
«J’ai mieux que cela, j’ai la somme.»
Et d’Artagnan jeta le sac sur la table: au son de l’or, Aramis leva les yeux. Porthos tressaillit; quant à Athos, il resta impassible.
«Combien dans ce petit sac? dit-il.
— Sept mille livres en louis de douze francs.
— Sept mille livres! s’écria Porthos, ce mauvais petit diamant valait sept mille livres?
— Il paraît, dit Athos, puisque les voilà; je ne présume pas que notre ami d’Artagnan y ait mis du sien.
— Mais, messieurs, dans tout cela, dit d’Artagnan, nous ne pensons pas à la reine. Soignons un peu la santé de son cher Buckingham. C’est le moins que nous lui devions.
— C’est juste, dit Athos, mais ceci regarde Aramis.
— Eh bien, répondit celui-ci en rougissant, que faut-il que je fasse?
— Mais, répliqua Athos, c’est tout simple: rédiger une seconde lettre pour cette adroite personne qui habite Tours.»
Aramis reprit la plume, se mit à réfléchir de nouveau, et écrivit les lignes suivantes, qu’il soumit à l’instant même à l’approbation de ses amis:
«Ma chère cousine…»
«Ah! dit Athos, cette personne adroite est votre parente!
— Cousine germaine, dit Aramis.
— Va donc pour cousine!»
Aramis continua:
«Ma chère cousine, Son Éminence le cardinal, que Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d’en finir avec les rebelles hérétiques de La Rochelle: il est probable que le secours de la flotte anglaise n’arrivera pas même en vue de la place; j’oserai même dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empêché de partir par quelque grand événement. Son Éminence est le plus illustre politique des temps passés, du temps présent et probablement des temps à venir. Il éteindrait le soleil si le soleil le gênait. Donnez ces heureuses nouvelles à votre soeur, ma chère cousine. J’ai rêvé que cet Anglais maudit était mort. Je ne puis me rappeler si c’était par le fer ou par le poison; seulement ce dont je suis sûr, c’est que j’ai rêvé qu’il était mort, et, vous le savez, mes rêves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir bientôt.»
«À merveille! s’écria Athos, vous êtes le roi des poètes; mon cher Aramis, vous parlez comme l’Apocalypse et vous êtes vrai comme l’évangile. Il ne vous reste maintenant que l’adresse à mettre sur cette lettre.
— C’est bien facile», dit Aramis.
Il plia coquettement la lettre, la reprit et écrivit:
«À Mademoiselle Marie Michon, lingère à Tours.
Les trois amis se regardèrent en riant: ils étaient pris.
«Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre à Tours; ma cousine ne connaît que Bazin et n’a confiance qu’en lui: tout autre ferait échouer l’affaire. D’ailleurs Bazin est ambitieux et savant; Bazin a lu l’histoire, messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape après avoir gardé les pourceaux; eh bien, comme il compte se mettre d’église en même temps que moi, il ne désespère pas à son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal: vous comprenez qu’un homme qui a de pareilles visées ne se laissera pas prendre, ou, s’il est pris, subira le martyre plutôt que de parler.
— Bien, bien, dit d’Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin; mais passez-moi Planchet: Milady l’a fait jeter à la porte, certain jour, avec force coups de bâton; or Planchet a bonne mémoire, et, je vous en réponds, s’il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutôt échiner que d’y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu’on choisisse Planchet, lequel d’ailleurs a déjà été à Londres avec moi et sait dire très correctement: London, sir, if you please et my master lord d’Artagnan; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en allant et en revenant.