Les Petites Filles modèles Ch. 1/2 · 0%

Les Petites Filles modèlesPart 8 of 17

Comtesse de Ségur

French original · English translation

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Palmyre pleurait d'attendrissement et de repentir; Sophie était heureuse d'avoir épargné à Palmyre les douleurs qu'elle venait de ressentir elle-même si rudement. La mère Louchet était reconnaissante de n'avoir pas à battre Palmyre, qu'elle aimait tendrement, et qu'elle ne punissait jamais sans un vif chagrin; elle remercia donc Sophie du fond du coeur. Au milieu de cette scène, Camille, Madeleine et Marguerite entrèrent; la mère Louchet leur raconta ce qui venait de se passer et combien Sophie avait été généreuse pour Palmyre. Sophie fut embrassée et approuvée par ses trois amies.

«Ma bonne Sophie, lui demanda Camille, ne te sens-tu pas heureuse d'avoir épargné à Palmyre la punition qu'elle méritait, et d'avoir résisté au désir de te venger de ce que tu avais injustement souffert par sa faute?

—Oui, chère Camille, répondit Sophie; je suis heureuse d'avoir obtenu son pardon, mais je ne me sentais aucun désir de vengeance; je sais combien est terrible la punition dont elle était menacée, et j'avais aussi peur pour elle que j'aurais eu peur pour moi-même.»

Camille et Madeleine embrassèrent encore Sophie; puis toutes quatre dirent adieu à Palmyre et à la mère Louchet, et rentrèrent à la maison, car la cloche du dîner venait de sonner.

XIV. Départ.

Sophie avait peur de rentrer au salon. Elle pria ses amies d'entrer les premières pour que sa belle-mère ne l'aperçût pas; mais elle eut beau se cacher derrière Camille, Madeleine et Marguerite, elle ne put échapper à l'oeil de Mme Fichini, qui s'écria:

«Comment oses-tu revenir au salon? Crois-tu que je laisserai dîner à table une voleuse, une menteuse comme toi?

—Madame, répliqua courageusement Madeleine, Sophie est innocente; nous savons maintenant qui a bu votre vin; elle a dit vrai en vous assurant que ce n'était pas elle.

—Ta, ta, ta, ma belle petite; elle vous aura conté quelque mensonge; je la connais, allez, et je la ferai dîner dans sa chambre.

—Madame, dit à son tour Marguerite avec colère, c'est vous qui êtes méchante; Sophie est très bonne; c'est Palmyre qui a bu le vin, et Sophie a demandé pardon à sa maman qui voulait la fouetter, et vous avez voulu battre la pauvre Sophie sans vouloir l'écouter, et j'aime Sophie, et je ne vous aime pas.»

MADAME FICHINI, _riant avec effort.—_Bravo, la belle! vous êtes bien polie, bien aimable en vérité! Votre histoire de Palmyre est bien inventée.

CAMILLE.—Marguerite dit vrai, madame; Palmyre a apporté des herbes dans votre cabinet, a bu votre vin, a sauté par la fenêtre, et s'est donné une entorse; elle a tout avoué à sa maman, qui voulait la fouetter et qui lui a pardonné, grâce aux supplications de Sophie. Vous voyez, madame, que Sophie est innocente, qu'elle est très bonne, et nous avons toutes beaucoup d'amitié pour elle.

MADAME DE ROSBOURG.—Vous voyez aussi, madame, que vous avez puni Sophie injustement et que vous lui devez un dédommagement. Vous disiez tout à l'heure que vous désiriez partir promptement, et que Sophie vous gênait pour faire vos paquets: voulez-vous nous permettre de l'emmener ce soir? Vous auriez ainsi toute liberté pour faire vos préparatifs de voyage.

Mme Fichini, honteuse d'avoir été convaincue d'injustice envers Sophie devant tout le monde, n'osa pas refuser la demande de Mme de Rosbourg, et, appelant sa belle-fille, elle lui dit d'un air maussade:

«Vous partirez donc ce soir, mademoiselle; je vais faire préparer vos effets. _(Sophie ne peut dissimuler un mouvement de joie.) Je pense que vous êtes enchantée de me quitter; comme vous n'avez ni coeur ni reconnaissance, je ne compte pas sur votre tendresse, et vous ferez bien de ne pas trop compter sur la mienne. Je vous dispense de m'écrire, et je ne me tuerai pas non plus à vous donner de mes nouvelles, dont vous vous souciez autant que je me soucie des vôtres. (Se tournant vers ces dames.) _Allons dîner, chères dames; à mon retour, je vous inviterai avec tous nos voisins; je vous ferai la lecture de mes impressions de voyage; ce sera charmant.»

Et ces dames, suivies des enfants, allèrent se mettre à table. Sophie profita, comme d'habitude, de l'oubli de sa belle-mère pour manger de tout; cet excellent dîner et la certitude d'être emmenée le soir même par Mme de Fleurville achevèrent d'effacer la triste impression de la scène du matin.

Après dîner, les petites allèrent avec Sophie dans le petit salon où étaient ses joujoux et ses petites affaires; elles firent un paquet d'une poupée et de son trousseau, qui était assez misérable; le reste ne valait pas la peine d'être emporté.

Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, qui attendaient avec impatience le moment de quitter Mme Fichini, demandèrent leur voiture.

MADAME FICHINI.—Comment! déjà, mes chères dames? Il n'est que huit heures.

MADAME DE FLEURVILLE.—Je regrette bien, madame, de vous quitter si tôt, mais je désire rentrer avant la nuit.

MADAME FICHINI.—Pourquoi donc avant la nuit? La route est si belle! et vous aurez clair de lune.

MADAME DE ROSBOURG.—Marguerite est encore bien petite pour veiller; je crains qu'elle ne se trouve fatiguée.

MADAME FICHINI.—Ah! mesdames, pour la dernière soirée que nous passons ensemble, vous pouvez bien faire un peu veiller Marguerite.

MADAME DE ROSBOURG.—Nous sommes bien fâchées, madame, mais nous tenons beaucoup à ce que les enfants ne veillent pas.

Un domestique vient avertir que la voiture est avancée. Les enfants mettent leurs chapeaux; Sophie se précipite sur le sien et se dirige vers la porte, de peur d'être oubliée; Mme Fichini dit adieu à ces dames et aux enfants; elle appelle Sophie d'un ton sec.

«Venez donc me dire adieu, mademoiselle. Vilaine sans coeur, vous avez l'air enchantée de vous en aller; je suis bien sûre que ces demoiselles ne quitteraient pas leur maman sans pleurer.

—Maman ne voyagerait pas sans moi, certainement, dit Marguerite avec vivacité, ni Mme de Fleurville sans Camille et Madeleine; nous aimons nos mamans parce qu'elles sont d'excellentes mamans; si elles étaient méchantes, nous ne les aimerions pas.»

Sophie trembla, Camille et Madeleine sourirent. Mmes de Fleurville et de Rosbourg se mordirent les lèvres pour ne pas rire, et Mme Fichini devint rouge de colère; ses yeux brillèrent comme des chandelles; elle fut sur le point de donner un soufflet à Marguerite, mais elle se contint, et, appelant Sophie une seconde fois, elle lui donna sur le front un baiser sec et lui dit en la repoussant:

«Je vois, mademoiselle, que vous dites de moi de jolies choses à vos amies! prenez garde à vous; je reviendrai un jour! Adieu!»

Sophie voulut lui baiser la main; Mme Fichini la frappa du revers de cette main en la lui retirant avec colère. La petite fille s'esquiva et monta avec précipitation dans la voiture.

Mmes de Fleurville et de Rosbourg dirent un dernier adieu à Mme Fichini, se placèrent dans le fond de la voiture, firent mettre Camille sur le siège, Madeleine, Sophie et Marguerite sur le devant, et les chevaux partirent. Sophie commençait à respirer librement, lorsqu'on entendit des cris: _Arrêtez! arrêtez! _La pauvre Sophie faillit s'évanouir; elle craignait que sa belle-mère n'eût changé d'idée et ne la rappelât. Le cocher arrêta ses chevaux: un domestique accourut tout essoufflé à la portière et dit:

«Madame… fait dire… à Mlle Sophie… qu'elle a… oublié… ses affaires…, qu'elle ne les recevra que demain matin…, à moins que Mademoiselle n'aime mieux revenir… coucher à la maison.»

Sophie revint à la vie; dans sa joie, elle tendit la main au domestique:

«Merci, merci, Antoine; je suis fâchée que vous vous soyez essoufflé à courir si vite. Remerciez bien ma belle-mère; dites-lui que je ne veux pas la déranger, que j'aime mieux me passer de mes affaires, que je les attendrai demain chez Mme de Fleurville. Adieu, adieu, Antoine.»

Mme de Fleurville, voyant l'inquiétude de Sophie, ordonna au cocher de continuer et d'aller bon train; un quart d'heure après, la voiture s'arrêtait devant le perron de Fleurville, et l'heureuse Sophie sautait à terre, légère comme une plume et remerciant Dieu et Mme de Fleurville du bon temps qu'elle allait passer près de ses amies.

Mme de Fleurville la recommanda aux soins des deux bonnes; il fut décidé qu'elle coucherait dans la même chambre que Marguerite, et elle y dormit paisiblement jusqu'au lendemain.

XV. Sophie mange du cassis; ce qui en résulte.

Sophie était depuis quinze jours à Fleurville; elle se sentait si heureuse, que tous ses défauts et ses mauvaises habitudes étaient comme engourdis. Le matin, quand on l'éveillait, elle sautait hors de son lit, se lavait, s'habillait, faisait sa prière avec ses amies; ensuite, elles déjeunaient toutes ensemble; Sophie n'avait plus besoin de voler du pain pour satisfaire son appétit; on lui en donnait tant qu'elle en voulait. Les premiers jours, elle ne pouvait croire à son bonheur; elle mangea et but tant qu'elle pouvait avaler. Au bout de trois jours, quand elle fut bien sûre qu'on lui donnerait à manger toutes les fois qu'elle aurait faim, et qu'il était inutile de remplir son estomac le matin pour toute la journée, elle devint plus raisonnable et se contenta, comme ses amies, d'une tranche de pain et de beurre avec une tasse de thé ou de chocolat. Dans les premiers jours, à déjeuner et à dîner, elle se dépêchait de manger, de peur qu'on ne la fît sortir de table avant que sa faim fût assouvie. Ses amies se moquèrent d'elle; Mme de Fleurville lui promit de ne jamais la chasser de table et de la laisser toujours finir tranquillement son repas. Sophie rougit et promit de manger moins gloutonnement à l'avenir.

MADELEINE.—Ma pauvre Sophie, tu as toujours l'air d'avoir peur; tu te dépêches et tu te caches pour les choses les plus innocentes.

SOPHIE.—C'est que je crois toujours entendre ma belle-mère; j'oublie sans cesse que je suis avec vous qui êtes si bonnes, et que je suis heureuse, bien heureuse!

En disant ces mots, Sophie, les yeux pleins de larmes, baisa la main de Mme de Fleurville, qui, à son tour, l'embrassa tendrement.

SOPHIE, _attendrie.—_Oh! madame, que vous êtes bonne! Tous les jours je demande au bon Dieu qu'il me laisse toujours avec vous.

MADAME DE FLEURVILLE.—Ce n'est pas là ce qu'il faut demander au bon Dieu, ma pauvre enfant; il faut lui demander qu'il te rende si sage, si obéissante, si bonne, que le coeur de ta belle-mère s'adoucisse et que tu puisses vivre heureuse avec elle.

Sophie ne répondit rien; elle avait l'air de trouver le conseil de Mme de Fleurville trop difficile à suivre. Marguerite paraissait tout interdite, comme si Mme de Fleurville avait dit une chose impossible à faire; Mme de Rosbourg s'en aperçut.

MADAME DE ROSBOURG, _souriant.—_Qu'as-tu donc, Marguerite? Quel petit air tu prends en regardant Mme de Fleurville.

MARGUERITE.—Maman…, c'est que… je n'aime pas que…, je suis fâchée que… que… je ne sais comment dire; mais je ne veux pas demander au bon Dieu que la méchante Mme Fichini revienne pour fouetter encore cette pauvre Sophie.

MADAME DE ROSBOURG.—Mme de Fleurville n'a pas dit qu'il fallait demander cela au bon Dieu: elle a dit que Sophie devait demander d'être très bonne, pour que sa belle-mère l'aimât et la rendît heureuse.

MARGUERITE.—Mais, maman, Mme Fichini est trop méchante pour devenir bonne; elle déteste trop Sophie pour la rendre heureuse, et, si elle revient, elle reprendra Sophie pour la rendre malheureuse.

MADAME DE FLEURVILLE.—Chère petite, le bon Dieu peut tout ce qu'il veut: il peut donc changer le coeur de Mme Fichini. Sophie, qui doit obéir à Dieu et respecter sa belle-mère, doit demander de devenir assez bonne pour l'attendrir et s'en faire aimer.

MARGUERITE.—Je veux bien que Mme Fichini devienne, bonne, mais je voudrais bien qu'elle restât toujours là-bas et qu'elle nous laissât toujours Sophie.

MADAME DE FLEURVILLE.—Ce que tu dis là fait l'éloge de ton bon coeur, Marguerite; mais, si tu réfléchissais, tu verrais que Sophie serait plus heureuse aimée de sa belle-mère et vivant chez elle, que chez des étrangers, qui ont certainement beaucoup d'amitié pour elle, mais qui ne lui doivent rien, et desquels elle n'a le droit de rien exiger.

SOPHIE.—C'est vrai, cela, Marguerite: si ma belle-mère pouvait un jour m'aimer comme t'aime ta maman, je serais heureuse comme tu l'es, et je ne serais pas inquiète de ce que je deviendrai dans quelques mois.

MARGUERITE, _soupirant.—_Et pourtant j'aurai bien peur quand Mme Fichini reviendra.

SOPHIE, _tout bas.—_Et moi aussi.

On se leva de table; les mamans restèrent au salon pour travailler, et les enfants s'amusèrent à bêcher leur jardin; Camille et Madeleine chargèrent Marguerite et Sophie de chercher quelques jeunes groseilliers et des framboisiers, de les arracher et de les apporter pour les planter.

«Où irons-nous?» dit Marguerite.

SOPHIE.—J'ai vu pas loin d'ici, au bord d'un petit bois, des groseilliers et des framboisiers superbes.

MARGUERITE.—Je crois qu'il vaut mieux demander au jardinier.

SOPHIE.—Je vais toujours voir ceux que je veux dire; si nous ne pouvons pas les arracher, nous demanderons au père Louffroy de nous aider.

Elles partirent en courant et arrivèrent en peu de minutes près des arbustes qu'avait vu Sophie; quelle fut leur joie quand elles les virent couverts de fruits! Sophie se précipita dessus et en mangea avec avidité, surtout du cassis; Marguerite, après y avoir goûté, s'arrêta.

«Mange donc, nigaude, lui dit Sophie; profite de l'occasion.»

MARGUERITE.—Quelle occasion? J'en mange tous les jours à table et au goûter!

SOPHIE, _avalant gloutonnement.—_C'est bien meilleur quand on les cueille soi-même; et puis on en mange tant qu'on veut. Dieu, que c'est bon!

Marguerite la regardait faire avec surprise; jamais elle n'avait vu manger avec une telle voracité, avec une telle promptitude; enfin, quand Sophie ne put plus avaler, elle poussa un soupir de satisfaction et essuya sa bouche avec des feuilles.

MARGUERITE.—Pourquoi t'essuies-tu avec des feuilles?

SOPHIE.—Pour qu'on ne voie pas de taches de cassis à mon mouchoir.

MARGUERITE.—Qu'est-ce que cela fait? Les mouchoirs sont faits pour avoir des taches.

SOPHIE.—Si l'on voyait que j'ai mangé du cassis, on me punirait.

MARGUERITE.—Quelle idée! on ne te dirait rien du tout; nous mangeons ce que nous voulons.

SOPHIE, _étonnée.—_Ce que vous voulez? et vous n'êtes jamais malades d'avoir trop mangé?

MARGUERITE.—Jamais; nous ne mangeons jamais trop, parce que nous savons que la gourmandise est un vilain défaut.

Sophie, qui sentait combien elle avait été gourmande, ne put s'empêcher de rougir, et voulut détourner l'attention de Marguerite en lui proposant d'arracher quelques pieds de groseilliers pour les porter à ses amies. Elles allaient se mettre à l'oeuvre, quand elles entendirent appeler: «Sophie, Marguerite, où êtes-vous?»

SOPHIE, MARGUERITE.—Nous voici, nous voici; nous arrachons des arbres.

Camille et Madeleine accoururent.

CAMILLE.—Qu'est-ce que vous faites donc depuis près d'une heure? Nous vous attendions toujours; voilà maintenant notre heure de récréation passée: il faut aller travailler.

MARGUERITE.—Mais à quoi vous êtes-vous amusées? Il n'y a pas seulement un arbrisseau d'arraché!

MARGUERITE, _riant.—_C'est que Sophie s'en donnait et man…

SOPHIE, _vivement.—_Tais-toi donc, rapporteuse, tu vas me faire gronder.

MARGUERITE.—Mais je te dis qu'on ne te grondera pas: ma maman n'est pas comme la tienne.

CAMILLE.—Quoi? Qu'est-ce que c'est? Dis, Marguerite; et toi, Sophie, laisse-la donc parler.

MARGUERITE.—Eh bien, depuis près d'une heure, au lieu d'arracher des groseilliers, nous sommes là, Sophie à manger des groseilles et du cassis, et moi à la regarder manger. C'est étonnant comme elle mangeait vite! Jamais je n'ai vu tant manger en si peu de temps. Cela m'amusait beaucoup.

MADELEINE.—Pourquoi as-tu tant mangé, Sophie? tu vas être malade.

SOPHIE, _embarrassée.—_Oh non! je ne serai pas malade; j'avais très faim.

CAMILLE.—Comment, faim? Mais nous sortions de table!

SOPHIE.—Faim, non pas de viande, mais de cassis.

CAMILLE.—Ah! ah! ah! faim de cassis! … Mais comme tu es pâle! je suis sûre que tu as mal au coeur.

SOPHIE, _un peu fâchée.—_Pas du tout, mademoiselle, je n'ai pas mal au coeur; j'ai encore très faim, et je mangerais encore un panier plein de cassis.

MADELEINE.—Je ne te conseille pas d'essayer. Mais voyons, ma petite Sophie, ne te fâche pas, et reviens avec nous.

Sophie se sentait un peu mal à l'aise et ne répondit rien; elle suivit ses amies, qui reprirent le chemin de la maison. Tout le long de la route, elle ne dit pas un mot. Camille, Madeleine et Marguerite, croyant qu'elle boudait, causaient entre elles sans adresser la parole à Sophie; elles arrivèrent ainsi jusqu'à leur chambre de travail, où leurs mamans les attendaient pour leur donner leurs leçons.

«Vous arrivez bien tard, mes petites», dit Mme de Rosbourg.

MARGUERITE.—C'est que nous avons été jusqu'au petit bois pour avoir des groseilliers; c'est un peu loin, maman.

MADAME DE FLEURVILLE.—Allons, à présent, mes enfants, travaillons; que chacun reprenne ses livres et ses cahiers.

Camille, Madeleine et Marguerite se placent vivement devant leurs pupitres; Sophie avance lentement, sans dire une parole. La lenteur de ses mouvements attire l'attention de Mme de Fleurville, qui la regarde et dit:

«Comme tu es pâle, Sophie! Tu as l'air de souffrir! qu'as-tu?»

Sophie rougit légèrement; les trois petites la regardent; Marguerite s'écrie: «C'est le cassis!»

MADAME DE FLEURVILLE.—Quel cassis? Que veux-tu dire, Marguerite?

SOPHIE, _reprenant un peu de vivacité.—_Ce n'est rien, madame; Marguerite ne sait ce qu'elle dit; je n'ai rien; je vais… très bien… seulement… j'ai un peu… mal au coeur… ce n'est rien…

Mais, à ce moment même, Sophie se sent malade; son estomac ne peut garder les fruits dont elle l'a surchargé; elle les rejette sur le parquet.