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Les Fleurs du MalPart 2 of 8

Charles Baudelaire

French original · English translation

These curses, Ces malédictions, these blasphemies, ces blasphèmes, these laments, ces plaintes, These ecstasies, Ces extases, these cries, ces cris, these tears, ces pleurs, these Te Deum, ces Te Deum, Are Sont an echo repeated un écho redit by par a thousand labyrinths; mille labyrinthes; It is for C'est pour mortal hearts les cœurs mortels a divine opium. un divin opium.

It is C'est a cry repeated un cri répété by par a thousand sentinels, mille sentinelles, An order Un ordre relayed renvoyé by par a thousand megaphones; mille porte-voix; It is C'est a lighthouse lit un phare allumé on sur a thousand citadels, mille citadelles, A call Un appel of hunters de chasseurs lost perdus in dans the les great grands woods! bois!

For Car it is truly, c'est vraiment, Lord, Seigneur, the best testimony le meilleur témoignage That Que we can give nous puissions donner of our dignity de notre dignité Than Que this ardent sob cet ardent sanglot which qui rolls from age to age roule d'âge en âge And Et comes to die vient mourir at the edge au bord of your eternity! de votre éternité!

THE VENAL MUSE LA MUSE VENALE

O Muse of my heart, O Muse de mon cœur, lover of palaces, amante des palais, Will you have, Auras-tu, when January quand Janvier releases its Boreas, lâchera ses Borées, During the dark troubles Durant les noirs ennuis of snowy evenings, des neigeuses soirées, An ember to warm Un tison pour chauffer your two violet feet? tes deux pieds violets?

Will you then revive Ranimeras-tu donc your marbled shoulders tes épaules marbrées With the nocturnal rays Aux nocturnes rayons that pierce the shutters? qui percent les volets? Feeling your purse dry Sentant ta bourse à sec as much as your palate, autant que ton palais, Will you harvest the gold Récolteras-tu l'or from the azure vaults? des voûtes azurées?

You must, Il te faut, to earn pour gagner your bread each evening, ton pain de chaque soir, Like a choirboy, Comme un enfant de choeur, swing the censer, jouer de l'encensoir, Sing Te Deum Chantes des Te Deum in which you hardly believe, auxquels tu ne crois guère,

Or, a fasting acrobat, Ou, saltimbanque à jeun, display your charms étaler les appas And your laughter steeped Et ton rire trempé in unseen tears, de pleurs qu'on ne voit pas, To make the spleen Pour faire épanouir of the common folk blossom. la rate du vulgaire.

THE ENEMY L'ENNEMI

My youth was Ma jeunesse ne fut but a dark storm, qu'un ténébreux orage, Crossed here and there Traversé ça et là by brilliant suns; par de brillants soleils; The thunder and the rain Le tonnerre et la pluie have wrought such havoc ont fait un tel ravage That there remain in my garden Qu'il reste en mon jardin very few bien peu de crimson fruits. fruits vermeils.

Now Voilà que I have reached j'ai touché the autumn of ideas, l'automne des idées, And that one must Et qu'il faut employ employer the shovel la pelle and the rakes et les râteaux To gather Pour rassembler anew à neuf the flooded lands, les terres inondées, Where Où the water l'eau digs creuse holes des trous as large as grands comme tombs. des tombeaux.

And who knows if Et qui sait si the new flowers les fleurs nouvelles that que I dream of je rêve Will find Trouveront in this soil dans ce sol washed like lavé comme a shore une grève The mystic nourishment Le mystique aliment that would make qui ferait their vigor? leur vigueur?

--O sorrow! --O douleur! O sorrow! ô douleur! Time Le Temps eats life, mange la vie, And Et the obscure Enemy l'obscur Ennemi who qui gnaws at our heart nous ronge le cœur From the blood Du sang that we lose que nous perdons grows croît and strengthens itself! et se fortifie!

THE FORMER LIFE LA VIE ANTERIEURE

I long inhabited J'ai longtemps habité under vast porticos sous de vastes portiques That the marine suns Que les soleils marins dyed with a thousand fires, teignaient de mille feux, And that their great pillars, Et que leurs grands piliers, straight and majestic, droits et majestueux, Rendered similar, Rendaient pareils, in the evening, le soir, to basaltic grottoes. aux grottes basaltiques.

The swells, Les houles, by rolling en roulant the images of the heavens, les images des cieux, Mixed Mêlaient in a manner d'une façon solemn and mystical solennelle et mystique The all-powerful accords Les tout-puissants accords of their rich music de leur riche musique With the colors of the sunset Aux couleurs du couchant reflected by my eyes. reflété par mes yeux.

It is there that C'est là que I lived j'ai vécu in calm voluptuousness, dans les voluptés calmes, Amidst the azure, Au milieu de l'azur, the waves, des vagues, the splendors des splendeurs And naked slaves, Et des esclaves nus, all impregnated with odors, tout imprégnés d'odeurs,

Who Qui refreshed my forehead me rafraîchissaient with palms, le front avec des palmes, And whose sole care Et dont l'unique soin was était to deepen d'approfondir The painful secret Le secret douloureux that qui made me languish. me faisait languir.

BOHEMIANS ON A JOURNEY BOHEMIENS EN VOYAGE

The prophetic tribe La tribu prophétique with ardent pupils aux prunelles ardentes Yesterday Hier set out, s'est mise en route, carrying emportant its young ses petits On its back, Sur son dos, or delivering ou livrant to their fierce appetites à leurs fiers appétits The ever-ready treasure Le trésor toujours prêt of hanging udders. des mamelles pendantes.

The men Les hommes go on foot vont à pied under sous their gleaming arms leurs armes luisantes Along the Le long des wagons chariots where où their kin les leurs are huddled, sont blottis, Casting Promenant upon the sky sur le ciel heavy eyes des yeux appesantis By Par the mournful regret le morne regret of absent chimeras. des chimères absentes.

From the depths of Du fond de its sandy retreat, son réduit sablonneux, the cricket, le grillon, Watching them pass, Les regardant passer, redoubles redouble its song; sa chanson; Cybele, Cybèle, who loves them, qui les aime, increases augmente her greenery, ses verdures,

Makes the rock flow Fait couler le rocher and the desert bloom et fleurir le désert Before these Devant ces travelers, voyageurs, for whom pour lesquels is open est ouvert The familiar empire L'empire familier of future shadows. des ténèbres futures.

MAN L'HOMME AND ET THE SEA LA MER

Free man, Homme libre, always toujours you tu will cherish chériras the sea! la mer! The sea La mer is est your mirror; ton miroir; you contemplate tu contemples your soul ton âme In the Dans le infinite unfolding déroulement infini of its de sa blade, lame, And Et your spirit ton esprit is not n'est pas a less bitter abyss. un gouffre moins amer.

You delight in plunging Tu te plais à plonger into the heart of au sein de your image; ton image; You Tu embrace it l'embrasses with eyes des yeux and et arms, des bras, and et your heart ton cœur Is sometimes distracted Se distrait quelquefois from its de sa own propre murmur rumeur By the sound of Au bruit de this untamable and wild lament. cette plainte indomptable et sauvage.

You are Vous êtes both tous les deux dark ténébreux and et discreet, discrets, Man, Homme, no one has plumbed nul n'a sondé the depths of your abysses; le fond de tes abîmes; O sea, O mer, no one knows nul ne connaît your intimate riches, tes richesses intimes, So Tant jealous are you vous êtes jaloux of keeping de garder your secrets! vos secrets!

And yet Et cependant for innumerable centuries voilà des siècles innombrables You have fought each other Que vous vous combattez without pity or remorse, sans pitié ni remord, So much do you love Tellement vous aimez carnage and death, le carnage et la mort, O eternal fighters, O lutteurs éternels, O implacable brothers! ô frères implacables!

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DON JUAN AUX ENFERS

Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine, Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon, Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène, D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, Des femmes se tordaient sous le noir firmament, Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages, Tandis que don Luis avec un doigt tremblant Montrait à tous les morts errant sur les rivages Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, Près de l'époux perfide et qui fui son amant Semblait lui réclamer un suprême sourire Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre Se tenait à la barre et coupait le flot noir; Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

CHATIMENT DE L'ORGUEIL

En ces temps merveilleux où la Théologie Fleurit avec le plus de sève et d'énergie, On raconte qu'un jour un docteur des plus grands --Après avoir forcé les cœurs indifférents, Les avoir remués dans leurs profondeurs noires; Après avoir franchi vers les célestes gloires Des chemins singuliers à lui-même inconnus, Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, --Comme un homme monté trop haut, pris de panique, S'écria, transporté d'un orgueil satanique: « Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut! Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut De l'armure, ta honte égalerait ta gloire, Et tu ne serais plus qu'un fœtus dérisoire! »

Immédiatement sa raison s'en alla. L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila; Tout le chaos roula dans cette intelligence, Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence. Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui. Le silence et la nuit s'installèrent en lui, Comme dans un caveau dont la clef est perdue. Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue, Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers Les champs, sans distinguer les étés des hivers, Sale, inutile et laid comme une chose usée, Il faisait des enfants la joie et la risée.

LA BEAUTE

Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre, Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, Est fait pour inspirer au poète un amour Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris; J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes; Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes. Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, Consumeront leurs jours en d'austères études;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, De purs miroirs qui font toutes choses plus belles: Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!

L'IDEAL

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes, Produits avariés, nés d'un siècle vaurien, Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes, Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.

Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses, Soa troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.

Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme, C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;

Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel-Ange, Qui tors paisiblement dans une pose étrange Tes appas façonnés aux bouches des Titans!

LE MASQUE

STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE

A ERNEST CHRISTOPHE STATUAIRE

Contemplons ce trésor de grâces florentines; Dans l'ondulation de ce corps musculeux L'Elégance et la Force abondent, sœurs divines. Cette femme, morceau vraiment miraculeux, Divinement robuste, adorablement mince, Est faite pour trôner sur des lits somptueux, Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

--Aussi, vois ce souris fin et voluptueux Où la Fatuité promène son extase; Ce long regard sournois, langoureux et moqueur; Ce visage mignard, tout encadré de gaze, Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur: « La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! » A cet être doué de tant de majesté Vois quel charme excitant la gentillesse donne! Approchons, et tournons autour de sa beauté.

O blasphème de l'art! ô surprise fatale! La femme au corps divin, promettant le bonheur, Par le haut se termine en monstre bicéphale!

Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur, Ce visage éclairé d'une exquise grimace, Et, regarde, voici, crispée atrocement, La véritable tête, et la sincère face Renversée à l'abri de la face qui ment. --Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux; Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

--Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu, Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?

--Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu! Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore! Demain, après-demain et toujours!--comme nous!

HYMNE A LA BEAUTE

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, O Beauté? Ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l'on peut pour cela te comparer au vin. Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore;

Tu répands des parfums comme un soir orageux; Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore Qui font le héros lâche et l'enfant courageux. Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?

Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien; Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques; De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, Crépite, flambe et dit: Bénissons ce flambeau! L'amoureux pantelant incliné sur sa belle A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu! Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène, Qu'importé, si tu rends,--fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- L'univers moins hideux et les instants moins lourds?

LA CHEVELURE

O toison, moutonnant jusque sur l'encolure! O boucles! O parfum chargé de nonchaloir! Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure Des souvenirs dormant dans cette chevelure, Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir.

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! Comme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève, Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève! Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:

Un port retentissant où mon âme peut boire A grands flots le parfum, le son et la couleur; Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse, Infinis bercements du loisir embaumé!

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; Sur les bords duvetés de vos mèches tordues Je m'enivre ardemment des senteurs confondues De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde Sèmera le rubis, la perle et le saphir, Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde! N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, O vase de tristesse, ô grande taciturne, Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, Et que tu me parais, ornement de mes nuits, Plus ironiquement accumuler les lieues Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux, Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!

Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, Il te faut chaque jour un cœur au râtelier. Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, Sans connaître jamais la loi de leur beauté.

Machine aveugle et sourde en cruauté féconde! Salutaire instrument, buveur du sang du monde, Comment n'as-tu pas honte, et comment n'as-tu pas Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? La grandeur de ce mal où tu te crois savante Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, Quand la nature, grande en ses desseins cachés, De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, --De toi, vil animal,--pour pétrir un génie?

O fangeuse grandeur, sublime ignominie!

SED NON SATIATA

Bizarre déité, brune comme les nuits, Au parfum mélangé de musc et de havane, Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane, Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l'opium, au nuits, L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; Quand vers toi mes désirs partent en caravane, Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, O démon sans pitié, verse-moi moins de flamme; Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,

Hélas! et je ne puis, Mégère libertine, Pour briser ton courage et te mettre aux abois, Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l'azur des déserts, Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, Comme les longs réseaux de la houle des mers, Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, Et dans cette nature étrange et symbolique Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants, Resplendit à jamais, comme un astre inutile, La froide majesté de la femme stérile.

LE SERPENT QUI DANSE

Que j'aime voir, chère indolente, De ton corps si beau, Comme une étoile vacillante, Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde Aux âcres parfums, Mer odorante et vagabonde Aux flots bleus et bruns.

Comme un navire qui s'éveille Au vent du matin, Mon âme rêveuse appareille Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle De doux ni d'amer, Sont deux bijoux froids où se mêle L'or avec le fer.

A te voir marcher en cadence, Belle d'abandon, On dirait un serpent qui danse Au bout d'un bâton;

Sous le fardeau de ta paresse Ta tête d'enfant Se balance avec la mollesse D'un jeune éléphant,

Et son corps se penche et s'allonge Comme un fin vaisseau Qui roule bord sur bord, et plonge Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte Des glaciers grondants, Quand l'eau de ta bouche remonte Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême, Amer et vainqueur, Un ciel liquide qui parsème D'étoiles mon cœur!

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux: Au détour d'un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons, Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point, Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu'ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir; La puanteur était si forte que sur l'herbe Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, D'où sortaient de noirs bataillons De larves qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague, Où s'élançait en pétillant; On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique Comme l'eau courante et le vent, Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, Une ébauche lente à venir Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète Nous regardait d'un œil fâché, Epiant le moment de reprendre au squelette Le morceau qu'elle avait lâché.

--Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection, Etoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces, Après les derniers sacrements, Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses, Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, Que j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés!

DE PROFUNDIS CLAMAVI

J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime, Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé. C'est un univers morne à l'horizon plombé, Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois, Et les six autres mois la nuit couvre la terre; C'est un pays plus nu que la terre polaire; Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!

Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse La froide cruauté de ce soleil de glace Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;

Je jalouse le sort des plus vils animaux Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide, Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!