Les Filles du feu Ch. 1/6 · 0%

Les Filles du feuPart 45 of 50

Gérard de Nerval

French original · English translation

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XVIII

CHŒUR DES GNOMES

Les petits gnomes chantent ainsi:

«Profitons de son sommeil!—Il a eu bien tort de régaler le saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,—à ce même café—de Mars, avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de clarinette et de basson.

»Travaillons, frères,—jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du coq,—jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,—et qu'il puisse entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE MEAUX.

»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,—non moins que la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;—cependant, les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le saltimbanque:—notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez méfié du boniment.

»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.—Commençons par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,—oui, de marteau,—nous descellerons les parois de ce crâne philosophique—et biscornu!

»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son cerveau—l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos! Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;—que le sang circule plus clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des vertèbres.

»Le moi et le non-moi de Fichte se livrent un terrible combat dans cet esprit plein d'objectivité.—Si seulement il n'avait pas arrosé la bière de Mars—de quelques tournées de punch offert à ces dames!... L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle avait de faux mollets,—et sa cachucha parassait due aux leçons de Mabille.

»Travaillons, frères, travaillons;—la boîte osseuse se nettoie.—Le compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de faits.—La causalité,—oui, la causalité,—le ramènera au sentiment de sa subjectivité.—Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que notre tâche soit finie.

»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la Faculté qualifierait d'épanchement au cerveau,—et c'est nous qu'on accuserait là-haut.—Dieux immortels! il fait un mouvement; il respire avec peine.—Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier coup de foulon,—oui, de foulon.—Le coq chante,—l'heure sonne... Il en est quitte pour un mal de tête... Il le fallait!»


XIX

JE M'ÉVEILLE

Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut mieux se réveiller tout à fait.—Ces petits drôles! qui me démontaient la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!—Tiens, un coq qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de Lucien: ἀλεκτρυών.—Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de moi!

Cinq heures sonnent,—où suis-je?—Ce n'est pas là ma chambre... Ah! je m'en souviens,—je me suis endormi hier à la Sirène, tenue par le Vallois,—dans la bonne ville de Meaux (Meaux en Brie, Seine-et-Marne).

mes hommages à monsieur et à mame le maire!—C'est la faute de Bilboquet (Faisant sa toilette):

Air des Prétendus. Allons présenter—hum!—présenter notre hommage A la fille de la maison!... (Bis.) Oui, j'en conviens, elle a raison, Oui, oui, la friponne a raison! Allons présenter, etc.

Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie. Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,—de rêve—et de réalité.

Pascal a dit:

«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté:

«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes sont consolantes.


XX

RÉFLEXIONS

Recomposons nos souvenirs.

Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main.

Un sentiment de soif me travaille.

Retourner au café de Mars à cette heure, ce serait vouloir marcher sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.

D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le souvenir a troublé mon sommeil.

Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.

Je viens de réveiller les garçons du café du Commerce. Une légion de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et blanches.—Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux de treillage revêtus de lierre.

O nature, je te salue!

Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.—N'importe; la chasse est ouverte.

Qu'il est doux pour un cœur sensible de voir lever l'aurore sur la Marne, à quarante kilomètres de Paris!

Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'Hôtel-de-ville (sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de l'Espagnole d'hier—et des Espagnoles de l'Opéra.

Elle préside à un jeu de boules.

J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux verts.

On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne est marneuse naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou plus loin les jeux folâtres des hirondelles.

Est-ce qu'il pleuvra ce soir?

Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais qualifier de dame sans plus d'informations.

Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,—aviaria.—J'ai appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans l'Université de Paris.


XXI

LA FEMME MÉRINOS

Je m'arrête. Le métier de réaliste est trop dur à faire. La lecture d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.

Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et marnais un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'école du vrai.

Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions politiques ou romanesques, voulaient du vrai à tout prix.

Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus faux que l'Iliade, que l'Énéide, que la Jérusalem délivrée, que la Henriade? que les tragédies, que les romans?...

—Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que cela m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que vous analysiez vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que vous ayez couché à la Sirène, chez le Vallois? Je présume que cela n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de mérinos?

Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses de l'affiche. L'affiche existe, mais la femme pourrait ne pas exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable.

La représentation a commencé à l'heure dite. Un homme assez replet, mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers du 6e.

M. Montaldo—car c'était lui—a dit avec modestie:

—Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di Figaro. Il commence.

—Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!...

Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un basson.

Quand il arriva au vers: Largo al fattotum délia cita! je crus devoir me permettre une observation. Il prononçait cita. Je dis tout haut: Tchita! ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet autre vers: «Figaro-ci, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer tchi.—J'étais flatté de cette attention.

Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici la phrase patoisée):

—On est heureux de rencontrer des amateurs instruits... Ma ze souis de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons ci. Vous aurez entendu le tchi à Rome ou à Naples?

—Effectivement!... Et votre Vénitienne?

—Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.

La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux touffes, placées sur le front, se dressaient en cornes.—Elle aurait pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de maris seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette matière première qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple main-d'œuvre!

La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:

—Sete voi Veneziana?

Elle me répondit:

—Signor, si.

Si elle avait dit: Si, signor, je l'aurais soupçonnée Piémontaise ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un marron assez clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre, Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs générations, ce produit local se sera révélé.

Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.

Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M. Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M. Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures les plus extraordinaires.—Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien. L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.—Laissons ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.

Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de ne pas lui être indifférent.


XXII

ITINÉRAIRE

Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays; mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de tout, il est temps d'indiquer ce point.

Un de mes amis,—un limonadier de Creil,—ancien hercule retiré, et se livrant à la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:

Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:

-En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à Paris par le plus long, c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.

En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait de trouver une autre correspondance.—Le système des chemins de fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.

La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté, soit de l'autre.

On m'a dit à Meaux:

—La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.

A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme mérinos et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été polis et charmants;—une tentative vaine m'aurait couvert de confusion. N'y pensons plus.

Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.

Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir d'un pareil lieu; et l'on me répond:

—Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures; cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.

Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la Vénitienne et de l'Espagnole!...


XXIII

CRESPY EN VALOIS

Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du XVIIe siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de Soissons.

Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.—Un dernier rayon de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter au xive siècle.—J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si beau monument.

—C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main.

—C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se rapprocher des paroissiens!...


XXIV

EN PRISON

Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. Il fallait encore attendre une demi-heure.—J'ai demandé à souper pour passer le temps.

Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit:

—Vos papiers?

J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux, où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi.

—Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.

Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent.

—D'où venez-vous?

—De Meaux.

—Où allez-vous?

—A Creil.

—Dans quel but?

—Dans le but de faire une chasse à la loutre.

—Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme?

—Je les ai oubliés à Meaux.

Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant; aussi le maire me dit-il paternellement:

—Eh bien, vous êtes en état d'arrestation!

—Et où coucherai-je?

—A la prison.

—Diable! mais je crains de ne pas être bien couché.

—C'est voire affaire.

—Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?...

—Ce n'est pas l'usage.

—Cela se faisait au XVIIIe siècle.

—Plus aujourd'hui.

Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.

La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été soigneusement recrépi avec du béton romain.

J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à apprivoiser des araignées.

—Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier.

—Très-sec, au contraire. Aucun de ces messieurs ne s'en est plaint depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.

—Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux.

—On vous mettra deux lits de plume.

—Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a interrompu après le potage.

—Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.

—A huit heures et demie!

-Il en est neuf.

La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.