Les Filles du feu Ch. 1/6 · 0%

Les Filles du feuPart 40 of 50

Gérard de Nerval

French original · English translation

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Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre! Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis quelques années: on se met à lire un peu d'histoire de France; et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin, un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature française, car tout cela se tient.

J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé qui était à nous; mais, à considérer ses travaux et ses innovations, sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poëtes qui l'avaient précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées, plutôt par les chansons du xiie siècle, qu'elles surpassent souvent encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et quelques-unes de ses élégies sont empreints du véritable sentiment poétique, si rare quoi qu'on dise, que tout le XVIIIe siècle, si riche qu'il soit en poésies diverses, semble en être absolument dénué.

Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise. Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés du temps. (Pandore, par Guillaume de Tours.)

O dieu Phœbus, des saints poëtes père, Du grand tonnant la lignée tant clère, Qui sus ton chef à perruque dorée Portes les fleurs de Daphnes transmuée Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne, Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne, Viens, viens à nous, viens ici en la guise Qu'en Hélicon, haute montagne sise Très-hautement les doctes sœurs enseignes Là des pieds nus dansantes aux enseignes De leur gaité, tout autour des autiers De ton parent Jupiter et au tiers Toi réjoui de douce mélodie Les adoucis et de ta poésie; Sois ci présent, et au labeur et peine De toi chantant donne joyeux étrenne De bien ditter et lui donne faveur, Car il nous plaît la fable qui n'est moindre D'aultres narrez intexer et la joindre Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.

En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot, de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant, jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre des dieux contre les titans.

Bellone eut la tête couverte D'un acier, sur qui rechignoit De Méduse la gueule ouverte, Qui pleine de flammes grognoit; En sa dextre elle enta la hache Par qui les rois sont irrités, Alors que, dépite, elle arrache Les vieilles tours de leurs cités! Adouc le Père puissant, Qui de nerfs roidis s'efforce! Ne mit en oubli la force De son foudre rougissant: Mi-courbant la tête en bas, Et bien haut levant le bras, Contre eux guigna sa tempête, Laquelle, en les foudroyant, Siffloit, aigu-tournoyant, Comme un fuseau sur leur tête. De feu, les deux piliers du monde, Brûlés jusqu'au fond, chanceloient: Le ciel ardoit, la terre et l'onde Tout pétillants étinceloient, etc.

La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée! Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants, composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:

Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu L'habillement des rois est la seule vertu; Que votre corps reluise en vertus glorieuse Non par habits chargés de pierres précieuses D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux, Les princes sans amis sont toujours malheureux; Aimez les gens de bien, ayant toujours envie De ressembler à ceux qui sont de bonne vie; Punissez les malins et les séditieux: Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux, Mais honnête et gaillard, portant sur le visage De votre gentille âme un gentil témoignage. Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir De châtier les rois qui font mal leur devoir, Corrigez-vous vous-même, afin que la justice De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse. Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout, Qui conduit l'univers de l'un à l'autre bout, Et fait à tous humains ses justices égales, Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales. Lequel nous supplions vous tenir en sa loi, Et vous aimer autant qu'il fit David son roi, Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille, Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.

On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétrit ses poésies; et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la poésie:

A MARIE Six ans étoient coulés, et la septième année Étoit presques entière en ses pas retournée, Quand, loin d'affection, de désir et d'amour, En pure liberté je passois tout le jour, Et, franc de tout souci qui les âmes dévore, Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore; Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir Où le pied me portoit, conduit de mon désir, Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide, Aristote ou Platon, ou le docte Euripide, Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais; Ainsi je les reprends, ainsi je les remets. O douce compagnie, et utile et honnête! Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête. Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs, Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs; Et l'entrecoupement de leurs formes diverses, Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*). Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau, Et de dire en passant aux fleurettes écloses: «Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses, Écarté du vulgaire et loin des courtisans De fraude et de malice impudents artisans. » Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages Sur les bords émaillés des peinturés rivages; Tantôt par les rochers reculés et déserts, Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs J'aimois le cours suivi d'une longue rivière, A voir onde sur onde allonger sa carrière, Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher; Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher Étant plus réjoui d'une chasse muette, Troubler des écaillés la demeure secrète, Tirer avec la ligne en tremblant emporté Le crédule poisson pris à l'haim appâté, Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse; Un cerf qu'en haletant tout un jour il pourchasse Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ... Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense Et que mettre son cœur aux dames si avant, C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge Aura, comme sorcier, changé votre visage, Et lorsque vos cheveux deviendront argentés Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche, En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche. (*) Bleues.

Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette muse en françois parlant grec et latin contre laquelle Boileau s'escrime si rudement, de fort bien comprendre ce patois que jargonnoit Ronsard à la cour des Valois, et de ne le point trouver si éloigné qu'il croyait du beau françois d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle éclairé; illustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou, les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par Montaigne l'égal des plus grands poëtes anciens, traduit dans toutes les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est venue, et elle a convaincu le XVIe siècle de mensonge et de mauvais goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre Pléiade, en se parant de ses dépouilles.

La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poëtes à la suite, qui sont Baïf, Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.?... Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions, favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous, qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à représenter le père de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau qu'aurait cassé l'avenir.

Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon nous, et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée, ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous les auteurs d'histoires littéraires avaient eu cette conscience, on n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole.

Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel elle Odi profanum vulgus, d'Horace, repoussant toute popularité comme une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du XVIe siècle, et croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée à eux; et cela est tellement vrai, que les savants commentaires dont on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la nature.

Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien; l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard:

Mignonne, allons voir si la rose ...

Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée Avril, toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies fugitives nous offrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est mélodieux.

Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs poëtes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des autres poëtes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils aient même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représentés comme si fréquents dans leur style.

Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie, et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu avant lui, et qu'il a immensément perfectionné.

Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses Discours contiennent en germe l'épître et la satire régulière, et, mieux que tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire. Mais aussi combien peu de poëtes l'ont immédiatement suivi dans cette région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après, et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait hautement pour son maître.

Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier qu'un étranger, M. Schlegel ait fait le premier cette observation: «Je regarde comme incontestable, dit-il, que le grand Corneille appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de Ronsard, et surtout celui des Misères du temps.

Depuis peu d'années, quelques poëtes, et Victor Hugo surtout, paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de Ronsard, dégoûtés qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification racinienne, si belle à son commencement, et que depuis on a tant usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée seulement, faute d'avoir servi.

Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre, pouvait seul retarder l'explosion de quelques années.

Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder en France une littérature originale: la langue poétique était toute faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas: de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux, parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a tiré toute sa gloire.

On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites. Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout autre luire que Malherbe, et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris:

Cependant, leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement; Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue, Épier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. (Le Critique outré.)

Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir du chemin qu'avaient frayé les poëtes de la Pléiade, ni par un retour à la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Toute sa prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que roulaient ses ondes, et qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie.

L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique: la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son Art poétique.