Les Filles du feuPart 26 of 50
French original · English translation
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Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion d'Angélique.
Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, malade d'une dyssenterie.—Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où il m'a grandement ennuyé.»
La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,—dit Angélique,—le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»
La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,—La Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.
La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer de la chandelle.»
Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit,—ajoute la demoiselle,—nous la passâmes tous trois à rire.»
Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que la demoiselle et La Corbinière se riaient surtout en secret de la confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.
Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite du roy, où jamais personne n'entrait;—puis à la nuit on Fallait quérir. «Son manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte.»
La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie—distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire..... Notre revue fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»
Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.
Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,—et ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous eûmes en trois ans de temps en France, il serait impossible.»
Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l'avaient-elles un peu gâté.—Il entra dans la chambre d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»
«Alors, ajoute Angélique,—comme je dormais, il se glissa tout d'un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à le faire sortir.»
L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;—et les parents en avaient quelque soupçon vague.—La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer.—Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses étaient pures...
5e LETTRE.
Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
C'était l'esprit du temps,—où la lecture des poëtes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.
Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le soupçonnant très-fort.
«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; pourtant l'on ne me dit rien du tout.»
Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,—ainsi que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant.....»
INTERRUPTION.
Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café.—L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.
Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire à Francfort,—et que j'avais négligé d'acheter.
Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres,—et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne et en Russie.—Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.
J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.
Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy,—dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre,—nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.
Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.
Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.
Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file (je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier vint nous demander très-poliment nos passeports.
Pardon de ces minces détails,—mais cela peut intéresser tout le monde...
Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée,—selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé avec cette chanson.)
On lui a demandé: Où est votre congé? —Le congé que j'ai pris; Il est sous mes souliers!
La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:
Spiritus sanctus, Quoniam bonus!
Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d'observation.
Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.
Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»
Nous répétons ce que nous avions dit déjà.
—Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d'arrestation.
Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de près,—à l'étranger,—des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.
—Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où j'ai traversé dix pays souverains,—y compris la Hesse:—on ne m'a pas même demandé mon passeport en Prusse.
—Eh bien! je vous le demande en France.
—Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
—Pas toujours...
Je m'inclinai.
—J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de propriétés...
—Mais vous n'avez pas de papiers?
—C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir?
—Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.
—Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des châteaux qu'ils possédaient dans la province.
Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:
—Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.
Un péril succédait à un autre;—le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne.—En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,—avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.
Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, —ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;—fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;—je reprends, des forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers,—et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.