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Les Filles du feuPart 14 of 50

Gérard de Nerval

French original · English translation

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CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS

VIEILLES BALLADES FRANÇAISES

Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter, car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre, des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille France, dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance: Si j’étais hirondelle, soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant!

Si j'étais hirondelle!—Que je puisse voler,—Sur votre sein, la belle,—J'irais me reposer!

Il faut continuer, il est vrai, par: J'ai z'un coquin de frère ..., ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:

La fleur de l'olivier—Que vous avez aimé,—Charmante beauté!—Et vos beaux yeux charmants,—Que mon cœur aime tant,—Les faudra-t-il quitter?

Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la strophe suivante:

Enfin vous voilà donc,—Ma belle mariée,—Enfin vous voilà donc—A votre époux liée,—Avec un long fil d'or—Qui ne rompt qu'à la mort!

Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus orientales que dans cette chanson de nos mariniers:

Ce sont les filles de la Rochelle—Qui ont armé un bâtiment—Pour aller faire la course—Dedans les mers du Levant. La coque en est en bois rouge,—Travaillé fort proprement—La mâture est en ivoire,—Les poulies en diamant. La grand'voile est en dentelle,—La misaine en satin blanc;—Les cordages du navire—Sont de fils d'or et d'argent. L'équipage du navire,—C'est tout filles de quinze ans;—Les gabiers de la grande hune—N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.

Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes, et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:

C'est dans la ville de Bordeaux—Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.

Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?

Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.

La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage: «Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche!—Moi? dit le tambour sans se déconcerter.

J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,—L'un chargé d'or, l'autre de perles fines,—Et le troisième pour promener ma mie!

—Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!—Tant pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...» Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons maintenant ce que va faire un capitaine:

A Tours en Touraine,—Cherchant ses amours;—Il les a cherchées,—Il les a trouvées—En haut d'une tour.

Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la demande en mariage:

Mon beau capitaine,—Ne te mets en peine,—Tu ne l'auras pas.

La réplique du capitaine est superbe:

Je l'aurai par terre,—Je l'aurai par mer—Ou par trahison.

Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval; et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:

A la première ville,—Son amant habille—Tout en satin blanc!—A la seconde ville,—Son amant l'habille—Tout d'or et d'argent. A la troisième ville,—Sou amant l'habille—Tout en diamants!—Elle était si belle,—Qu'elle passait pour reine—Dans le régiment!

Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le voilà qui chante et qui rêve:

Au jardin de mon père,—Vole, mon cœur, vole!—Il y a z'un pommier doux,—Tout doux! Trois belles princesses,—Vole, mon cœur, vole!—Trois belles princesses—Sont couchées dessous, etc.

Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau de la grande foule; les poëtes académiques du XVIIe et du XVIIIe siècle n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres et leurs poésies fugitives, si incolores, si gourmées. Pourtant, comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient, vers ce temps, l'admiration des belles compagnies:

Quand Jean Renaud de la guerre revint,—Il en revint triste et chagrin.—«Bonjour, ma mère!—Bonjour, mon fils!—Ta femme est accouchée d'un petit.» «Allez, ma mère, allez devant,—Faites-moi dresser un beau lit blanc;—Mais faites-le dresser si bas,—Que ma femme ne l'entende pas!» Et, quand ce fut vers le minuit,—Jean Renaud a rendu l'esprit.

Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de l'accouchée:

«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends pleurer ici?—Ma fille, ce sont les enfants—Qui se plaignent du mal de dents.» «Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends clouer ici?—Ma fille, c'est le charpentier,—Qui raccommode le plancher!» «Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends chanter ici?—Ma fille, c'est la procession—Qui fait le tour de la maison!» «Mais dites, ma mère, ma mie,—Pourquoi donc pleurez-vous ainsi?—Hélas! je ne puis le cacher:—C'est Jean Renaud qui est décédé.» «Ma mère! dites au fossoyeux—Qu'il fasse la fosse pour deux,—Et que l'espace y soit si grand,—Qu'on y renferme aussi l'enfant!»

Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.

Il était trois petits enfants—Qui s'en allaient glaner aux champs. S'en vont au soir chez un boucher.—«Boucher, voudrais-tu nous loger?—Entrez, entrez, petits enfants,—Il y a de la place assurément.» Ils n'étaient pas sitôt entrés,—Que le boucher les a tués,—Les a coupés en petits morceaux,—Mis au saloir comme pourceaux. Saint Nicolas au bout d'sept ans,—Saint Nicolas vint dans ce champ.—Il s'en alla chez le boucher:—«Boucher, voudrais-tu me loger?» «Entrez, entrez, saint Nicolas,—Il y a d'la place, il n'en manque pas.»—Il n'était pas sitôt entré,—Qu'il a demandé à souper. «Voulez-vous un morceau d'jambon?—Je n'en veux pas, il n'est pas bon.—Voulez-vous un morceau de veau?—Je n'en veux pas, il n'est pas beau!» «Du p'tit salé je veux avoir,—Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir!»—Quand le boucher entendit cela,—Hors de sa porte il s'enfuya. «Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,—Repens-toi, Dieu te pardonn'ra.»—Saint Nicolas posa trois doigts—Dessus le bord de ce saloir. Le premier dit: «J'ai bien dormi!»—Le second dit: «Et moi aussi!»—Et le troisième répondit:—«Je croyais être en paradis!»

N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves inspirations populaires.

A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans les Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont, composée sur un des plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis. Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul, la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son château au fond des forêts. Vous croyez qu'ils vécurent heureux et que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau noire, en lui criant:

Va-t'en, vilain pêche-poissons!—Quand ils seront bons,—Nous en mangerons.

Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.—En expirant, le pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte a voulu finir par un trait de satire, ou si cette belle morte que Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire, comme les légendes nous en présentent souvent.

Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans ces chansons; chaque province possédait une version différente. On a recueilli comme une légende du Bourbonnais, la Jeune Fille de la Garde, qui commence ainsi:

Au château de la Garde,—Il y a trois belles filles;—Il y en a une plus belle que le jour.—Hâte-toi, capitaine,—Le duc va l'épouser.

C'est celle que nous avons également citée dans les Faux-Saulniers, qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter, dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale:

Dessous le rosier blanc—La belle se promène.

Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe! Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers inconnus!

Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:

Aussitôt arrivée,—L'hôtesse la regarde.—«Êtes-vous ici par force—Ou pour votre plaisir?—Au jardin de mon père—Trois cavaliers m'ont pris.»

Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez heureuse;

Avec trois capitaines,—Vous passerez la nuit.» Mais le souper fini,—La belle tomba morte.—Elle tomba morte—Pour ne plus revenir!

«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier; qu'en allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de son père, sous le rosier blanc.

Et, au bout de trois jours,—La belle ressuscite. —«Ouvrez, ouvrez, mon père,—Ouvrez sans plus tarder!—Trois jours j'ai fait la morte,—Pour mon honneur garder.»

La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset. Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette martyre boutiquière.

Il y a des chansons de causes célèbres qui offrent un intérêt moins romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:

«J'ai tant tué de petits lapins blancs,—Que mes souliers sont pleins de sang.—T'en as menti, faux traître!—Je te ferai connaître.—Je vois, je vois à tes pâles couleurs—Que tu viens de tuer ma sœur!»

Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis au chapeau bordé d'argent.

On lui a demandé:—«Où est votre congé?—Le congé que j'ai pris, il est sous mes souliers.»

Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.

La belle s'en va trouver son capitaine,—Son colonel et aussi son sergent...

Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de plain-chant, qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.

Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces contrées:

Quand Biron voulut danser,—Quand Biron voulut danser,—Ses souliers fit apporter,—Ses souliers fit apporter;—Sa chemise—De Venise,—Son pourpoint—Fait au point,—Son chapeau tout rond.—Vous danserez, Biron!

Nous avons cité deux vers de la suivante:

La belle était assise—Près du ruisseau coulant,—Et dans l'eau qui frétille,—Baignait ses beaux pieds blancs.

—Allons, ma mie, légèrement!—Légèrement!

C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur rencontre. Le seigneur dit:

«En ferons-nous un prêtre,—Ou bien un président?

—Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:

—On lui mettra la botte—Et trois oignons dedans ... —Il s'en ira criant:—«Qui veut mes oignons blancs? —Allons, ma mie, légèrement, etc.

Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement, on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode, platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer que de bons poëtes modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et la vie des bonnes gens du temps passé.