L'Ève future Ch. 1/5 · 0%

L'Ève futurePart 13 of 27

Villiers de l'Isle-Adam

French original · English translation

The translation continues with Premium.

  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

LIVRE QUATRIÈME

LE SECRET

I

Miss Evelyn Habal

Il se recueillit un moment:

--J'avais, autrefois, dans la Louisiane, dit-il, un ami, M. Edward Anderson,--un compagnon d'enfance. Ce jeune homme était doué d'un bon sens estimable, d'une physionomie sympathique et d'un coeur à l'épreuve. Six années lui avaient suffi pour s'affranchir, dignement, de la Pauvreté. Je fus témoin de ses joyeuses noces; il épousait une femme qu'il aimait depuis longtemps.

Deux années se passèrent. Ses affaires s'embellissaient. Dans le monde du négoce on l'estimait comme un cerveau des mieux équilibrés et un homme actif. C'était un inventeur aussi: son industrie étant celle des colons, il avait trouvé le moyen de gommer et de calendrer la toile par un procédé économique de seize et demi pour cent sur les procédés connus. Il fit fortune.

Une situation affermie, deux enfants, une vraie compagne, vaillante et heureuse, c'était, pour ce digne garçon, le bonheur conquis, n'est-ce pas? Un soir, à New York, à la fin d'un meeting où l'on avait clos, dans les hurrahs, l'issue de la fameuse guerre de Sécession, deux de ses voisins de table émirent le projet de terminer leur fête au théâtre.

Anderson, en époux exemplaire et en travailleur matinal, ne s'attardait, d'ordinaire, que bien rarement, et toujours avec ennui, loin de son home. Mais, le matin même, une futile petite nuée de ménage, une discussion des plus inutiles, s'était élevée entre mistress Anderson et lui, mistress Anderson lui ayant manifesté le désir qu'il n'assistât pas à ce meeting,--et cela sans pouvoir motiver ce désir. Donc, par esprit de «caractère» et préoccupé, Anderson accepta d'accompagner ces messieurs.--Lorsqu'une femme aimante nous prie, sans motif précis, de ne point faire une chose, je dis que le propre d'un homme vraiment complet est de prendre cette prière en considération.

L'on donnait le Faust de Charles Gounod.--Au théâtre, un peu ébloui par les lumières, énervé par cette musique, il se laissa gagner par la torpeur de cette sorte de bien-être inconscient que dégage l'ensemble de telles soirées.

Grâce aux propos tenus, dans la loge, auprès de lui, son regard, errant et vague, fut appelé sur une adolescente rousse comme l'or et fort jolie entre les figurantes du ballet. L'ayant lorgnée une seconde, il reporta son attention sur la pièce.

A l'entr'acte, il ne pouvait guère se dispenser de suivre ses deux amis. Les fumées du sherry l'empêchèrent même de se rendre bien compte d'une chose: ils allaient sur la scène.

Il n'avait jamais vu de scène: c'était une curiosité: ce spectacle l'étonna beaucoup.

L'on rencontra miss Evelyn, la jolie rousse. Ces messieurs l'ayant accostée, échangèrent avec l'aimable enfant quelques banalités de circonstance, plus ou moins plaisantes. Anderson, distrait, regardait autour de lui sans consacrer la moindre attention à la danseuse.

L'instant d'après, ses amis, mariés depuis plus longtemps, ayant double ménage comme il est de mode, parlèrent, tout naturellement, d'huîtres et d'une certaine marque de vin de Champagne.

Cette fois, Anderson déclina, comme de raison, et allait prendre congé, malgré les affables insistances de ces messieurs, lorsque l'absurde souvenir de sa petite pique du matin, exagérée par l'excitation ambiante, lui revint en mémoire.

«Mais, au fait, à présent, mistress Anderson devait être endormie, déjà?

«Rentrer un peu plus tard était même préférable? Voyons?--Il s'agissait de tuer une ou deux heures!--Quant à la compagnie galante de miss Evelyn, c'était l'affaire de ses amis, non la sienne. Il ne savait même pourquoi cette fille lui déplaisait assez, physiquement.

«L'imprévu de la fête nationale couvrait, à la rigueur, ce qu'une équipée de cet ordre pouvait présenter d'inconséquent... etc.»

Il hésita néanmoins deux secondes. L'air très réservé de miss Evelyn le décida. L'on alla donc souper, sans autre motif.

Une fois à table, il advint que miss Evelyn, ayant observé attentivement la tenue peu communicative d'Anderson, mit en oeuvre, avec l'habileté la plus voilée, ses plus séductrices prévenances. Son maintien modeste donnait à sa mine un montant si charmeur, qu'au sixième verre de mousse, l'idée --oh! ce ne fut qu'une étincelle!...--mais enfin, la vague possibilité d'un caprice--effleura l'esprit de mon ami Edward.

--«Uniquement (m'a-t-il dit depuis), à cause de l'effort--qu'il essayait, par jeu sensuel,--de trouver --(malgré son initiale aversion pour les lignes, en général, de miss Evelyn)--un plaisir possible à l'idée de la posséder, à cause de cette aversion même.»

Toutefois, c'était un honnête homme: il adorait sa charmante femme: il repoussa cette idée, sans doute émanée des pétillements de l'acide carbonique en sa cervelle.

L'idée revint; la tentation, renforcée du milieu et de l'heure, brillait et le regardait!

Il voulut se retirer; mais déjà son désir s'était avivé en cette lutte futile et lui fit presque l'effet d'une brûlure.--Une simple plaisanterie sur l'austérité de ses moeurs fit qu'il resta.

Peu familier des choses de la nuit, il s'aperçut assez tard, seulement, que, de ses deux amis, l'un avait glissé sous la table (trouvant apparemment le tapis plus avantageux que son lit lointain), et que l'autre, subitement devenu blême (à ce que lui apprit, en riant, miss Evelyn), avait quitté la partie sans explication.

Miss Evelyn, lorsque le nègre vint annoncer le cab d'Anderson, s'invita doucement, demandant, chose assez légitime, qu'on daignât la reconduire jusqu'à sa maison.

Il peut quelquefois sembler dur,--à moins de n'être qu'un malotru fieffé,--d'être brutal avec une jolie fille,--alors surtout que l'on vient de plaisanter deux heures avec elle et qu'elle a proprement joué sa scène de bienséance.

«D'ailleurs cela ne signifiait rien: il la laisserait à ce portail et ce serait fini.»

Tous deux s'en allèrent donc ensemble.

L'air froid, l'ombre, le silence des rues augmentèrent la petite griserie d'Anderson jusqu'au malaise et à la somnolence. En sorte qu'il se retrouva (rêvait-il?) buvant une brûlante tasse de thé, que lui offrait, chez elle, et de ses blanches mains, miss Evelyn Habal,--maintenant en peignoir de satin rose, devant un bon feu, dans une chambre tiède, parfumée et capiteuse.

Comment cela s'était-il produit? Revenu pleinement à lui-même, il se contenta de saisir, à la hâte, son chapeau, sans plus ample informé. Ce que voyant, miss Evelyn lui déclara que, le croyant plus indisposé qu'il n'était, elle avait renvoyé la voiture.

Il répondit qu'il en trouverait une autre.

Miss Evelyn, à cette parole, baissa sa jolie tête pâlissante et deux larmes discrètes luirent entre ses cils. Flatté, quand même, Anderson voulut adoucir la brusquerie de son adieu par «quelques paroles raisonnables».

Cela lui sembla plus «gentleman».

Après tout, miss Evëlyn avait eu soin de lui.

L'heure s'avançait: il prit une banknote et la posa, pour en finir, sur le guéridon du thé. Miss Evelyn prit le papier, sans trop d'ostentation, comme distraitement, puis, avec un mouvement d'épaules et un sourire, le jeta au feu.

Cette façon déconcerta l'excellent manufacturier. Il ne sut plus guère où il était. L'idée de ne pas avoir été «gentleman» le fit rougir. Il se troubla, craignant d'avoir, positivement, blessé sa gracieuse hôtesse. Jugez, par ce trait, de l'état de ses esprits. Il demeura debout, indécis, la tête lourde.

Ce fut alors que miss Evelyn, encore boudeuse, lui fit la folle amabilité de lancer par la fenêtre la clef de la chambre, après avoir donné un tour à la serrure.

Cette fois l'homme sérieux se réveilla tout à fait chez Anderson. Il se fâcha.

Mais un sanglot, qu'on étouffait dans un oreiller à dentelles, amollit sa juste indignation.

--«Que faire? Briser la porte d'un coup de pied?

--Non. C'eût été ridicule. Tout vacarme à cette heure ne pouvait, d'ailleurs, que nuire. Ne valait-il pas mieux, après tout, se décider à faire contre bonne fortune bon coeur?»

Déjà ses pensées avaient pris un tour anormal et tout à fait extraordinaire.

«En y réfléchissant, l'aventure serait d'une infidélité bien vague.

«D'abord, on lui avait coupé la retraite.

«Ensuite, QUI LE SAURAIT? Nulles conséquences n'étaient à craindre.--Et puis, la belle vétille! Un diamant, et il n'y paraîtrait plus.

«La solennité du meeting expliquerait demain bien des choses, à son retour,--en supposant, en admettant même que...--Ah! certes, il faudrait se résoudre à quelque petit mensonge officieux et véniel vis-à-vis de mistress Anderson!--(Ceci, par exemple, l'ennuyait; ceci... Bast! il aviserait demain). D'ailleurs, ce soir, il était trop tard.--Par exemple, il se promettait, sur l'honneur! que nulle autre aurore ne le surprendrait dans cette chambre..., etc., etc...»

Il en était là de sa rêverie lorsque miss Evelyn, revenue vers lui sur la pointe des pieds, lui jeta les bras autour du cou avec un abandon charmeur et demeura ainsi suspendue, les paupières demi-fermées, les lèvres touchant presque les siennes.

--Allons! c'était écrit.

Espérons, n'est-ce pas? qu'Anderson sut profiter, en galant et brûlant chevalier, des heures de délices que le Destin venait de lui offrir avec une si douce violence.

Morale: C'est un triste mari qu'un honnête homme sans sagacité.

Un verre de sherry, miss Hadaly, s'il vous plaît?

II

Côtés sérieux des caprices

--Continuez, dit lord Ewald, devenu très attentif, et après avoir fait raison à son interlocuteur.

--Voici mon opinion sur ces sortes de caprices ou de faiblesses, répondit Edison,--(pendant que Hadaly, revenue, versait silencieusement du vin d'Espagne à ses deux hôtes, puis s'éloignait.)--J'estime et maintiens qu'il est rare qu'au moins l'une de ces légères aventures (auxquelles on ne croit consacrer qu'un tour de cadran, un remords et une centaine de dollars), n'influe pas d'une façon funeste sur la totalité des jours. Or, Anderson était, du premier coup, tombé sur celle qui est fatale, bien qu'elle dût ne sembler, cependant, que la plus banale et la plus insignifiante de toutes.

Anderson ne savait rien dissimuler. Tout se lisait dans son regard, sur son front, dans son attitude.

Mistress Anderson, une courageuse enfant qui, se conformant aux traditions, avait veillé toute la nuit, le regarda--simplement--lorsqu'il entra, le lendemain, dans la salle à manger. Il arrivait. Ce coup d'oeil suffit à l'instinct de l'épouse. Elle eut un serrement de coeur. Ce fut triste et froid.

Ayant fait signe aux valets de se retirer, elle lui demanda comment il se portait depuis la veille. Anderson lui répondit, avec un sourire peu assuré, que, s'étant trouvé passablement ému vers la fin du banquet, il avait dû passer la nuit chez l'un de ses correspondants, où l'on avait continué la fête. A quoi mistress Anderson répondit, pâle comme un marbre:--«Mon ami, je n'ai pas à donner à ton infidélité plus d'importance que son objet ne le mérite; seulement, que ton premier mensonge soit le dernier. Tu vaux mieux que ton action, je l'espère. Et ton visage, en ce moment, me le prouve. Tes enfants se portent bien. Ils dorment là, dans la chambre. T'écouter aujourd'hui serait te manquer de respect--et l'unique prière que je t'adresse, en échange de mon pardon, est de ne point m'y obliger davantage.»

Cela dit, mistress Anderson rentra dans sa chambre en étouffant, et s'y enferma.

La justesse, la clairvoyance et la dignité de ce reproche eurent pour effet de blesser affreusement l'amour-propre de mon ami Edward,--piqûre d'autant plus dangereuse qu'elle atteignit les sentiments d'amour réel qu'il avait pour sa noble femme.--Dès le lendemain son foyer devint plus froid. Au bout de quelques jours, après une réconciliation guindée et glaciale,--il sentit qu'il ne voyait plus en mistress Anderson que la «mère de ses enfants».--N'ayant pas d'autre dévolu sous la main, il retourna rendre visite à miss Evelyn.--Bientôt le toit conjugal, par cela seul qu'il s'y sentait coupable, lui devint d'abord ennuyeux, --puis insupportable,--puis odieux; c'est Je cours habituel des choses. Donc, en moins de trois années, Anderson, ayant compromis, par une suite d'incuries et de déficits énormes, d'abord sa propre fortune, puis celle des siens, puis celle des indifférents qui lui avaient confié leurs intérêts, se vit tout à coup menacé d'une ruine frauduleuse.

Miss Evelyn Habal, alors, le délaissa. N'est-ce pas inconcevable? Je me demande encore pourquoi, vraiment. Elle lui avait témoigné jusque-là tant de véritable amour!.

Anderson avait changé. Ce n'était plus, au physique ni au moral, l'homme d'autrefois. Sa faiblesse initiale avait fait tache d'huile en lui. Son courage même, paraît-il, ayant, peu à peu suivi son or pendant le cours de cette liaison, il fut atterré d'un abandon que «rien ne lui semblait justifier», surtout, disait-il, «pendant la crise financière qu'il traversait.»--Par une sorte de honte déplacée, il cessa de s'adresser à notre vieille amitié, qui, certes, eut essayé encore de l'arracher de cette fondrière affreuse. Devenu d'une irritabilité nerveuse extrême,--lorsqu'il se vit ainsi vieilli, désorganisé, amoindri, mésestimé et seul, le malheureux parut comme se réveiller, et--le croirez-vous!--dans un accès de frénésie désespérée, mit, purement et simplement, fin à ses jours.

Ici, laissez-moi vous rappeler à nouveau, mon cher lord, qu'avant de rencontrer son dissolvant, Anderson était une nature aussi droite et bien trempée que les meilleures. Je constate des faits. Je ne juge pas. Je me souviens que, de son vivant, un négociant de ses amis le blâmait avec beaucoup d'ironie de sa conduite, la trouvait incompréhensible, se frappait le front en le montrant, et, secrètement, l'imitait. Donc, passons. Ce qui nous arrive, nous l'attirons un peu, voilà tout.

Les statistiques nous fournissent, en Amérique et en Europe, une moyenne ascendante se chiffrant par dizaines de milliers, de cas identiques ou à peu près, par année: c'est-à-dire--d'exemples, répandus en toutes les villes, soit de jeunes gens intelligents et travailleurs, soit de désoeuvrés dans l'aisance, soit d'excellents pères de famille, comme on dit, qui, sous le pli contracté en une faiblesse de cet ordre, finissent de la même manière au mépris de toute considération,--car ce «pli» produit les effets d'asservissement de l'opium.

Adieu famille, enfants et femme, dignité, devoir, fortune, honneur, pays et Dieu!--Cette contagion passionnelle ayant pour effet d'attaquer lentement le sens quelconque de ces vocables dans les cerveaux inoculés, la vie se restreint, en peu de temps, à un spasme pour nos galants déserteurs. Vous remarquerez, n'est-il pas vrai? que cette moyenne ne porte que sur ceux qui en meurent; qu'il ne s'agit, enfin, dans ces chiffres, que des suicidés, assassinés ou exécutés.

Le reste grouille dans les bagnes ou gorge les prisons: c'est le fretin. La moyenne dont nous parlons (et qui fut, approximativement, d'environ cinquante-deux ou trois mille, seulement, pour ces dernières années) est en progrès au point de donner à espérer des totaux doubles pour les années qui viennent,--au fur et à mesure que les petits théâtres s'élèvent dans les petites villes... pour éclairer les niveaux artistiques des majorités. Le dénouement de l'inclination chorégraphique de mon ami Anderson m'affecta, toutefois, si profondément, --me frappa d'une manière si vive, --que je me sentis obsédé par l'idée d'analyser, d'une façon exacte, la nature des séductions qui avaient su troubler ce coeur, ces sens et cette conscience--jusqu'à les conduire à cette fin.

N'ayant jamais eu l'heur de voir de mes deux yeux la danseuse de mon ami Edward, je prétendis deviner d'avance et, simplement, d'après son oeuvre, par un calcul de probabilités,--de pressentiments, si vous préférez,--CE QU'ELLE ÉTAIT AU PHYSIQUE. Certes, je pouvais aberrer, comme on dit, je crois, en astronomie. Mais j'étais curieux de savoir si je tomberais juste, en partant d'une demi-certitude. Bref, je prétendis deviner cela,--tenez par un motif analogue, si vous voulez, à celui qui détermina Leverrier à dédaigner toujours d'appuyer son oeil à la lentille d'un télescope, le calcul qui prédit, à une minute près, l'apparition de Neptune, ainsi que le point précis de l'éther où l'astre est nécessité, donnant une clairvoyance beaucoup plus sûre que celle de tous les télescopes du monde.

Miss Evelyn me représentait l'x d'une équation des plus élémentaires, après tout, puisque j'en connaissais deux termes: Anderson et sa mort.

Plusieurs élégants de ses amis m'avaient affirmé, (sur l'honneur!) que cette créature était bien la plus jolie et la plus amoureuse enfant qu'ils eussent jamais convoitée en secret sous le ciel. Par malheur, (voyez comme je suis!), je ne leur reconnaissais aucune qualité pour avancer, même sous la forme la plus dubitative, ce qu'ils s'empressaient de me jurer là si positivement. Ayant remarqué, moi, le caractère des ravages que, chez Anderson, avait causé l'usage de cette fille, je me défiais des prunelles trop rondes de ces enthousiastes. Et j'en vins, à l'aide d'un grain d'analyse dialectique, --(c'est-à-dire en ne perdant pas de vue le genre d'homme que j'avais connu avant son désastre, dans Anderson, et en me remémorant l'étrangeté d'impressions que m'avait laissée la confidence de son amour),--j'en vins, disons-nous, à pressentir une si singulière différence entre ce que tous m'affirmaient de miss Evelyn Habal ET CE QU'ELLE DEVAIT ÊTRE EN RÉALITÉ, que la foule de ces appréciateurs ou connaisseurs me faisaient l'effet d'une triste collection de niais hystériques. Et voici pourquoi.

Ne pouvant oublier qu'Anderson avait commencé, lui, par trouver cette femme «insignifiante» et que les seules fumées d'une fête l'avaient rendu coupable de jouer, quelques instants, à surmonter une initiale et instinctive aversion pour elle,--les prétendus charmes personnels, qu'attribuaient d'emblée, à la coryphée, ces messieurs (savoir la grâce, le piquant, l'irrésistible et indiscutable don de plaire, etc.),--ne pouvant être que relatifs à la qualité tout individuelle des sens de ces messieurs,--devaient, dis-je, par ce fait seul, me paraître déjà d'une réalité suspecte. Car si nul absolu critérium des goûts, non plus que des nuances, n'est imaginable dans le domaine de la sensualité, je n'en devais pas moins augurer tristement, en bonne logique, d'une réalité de charmes capable de correspondre IMMÉDIATEMENT aux sens léprosés et plus qu'avilis de ces gais et froids viveurs; de telle sorte que le brevet de séductions qu'ils lui délivraient, ainsi, de confiance ET A PREMIÈRE VUE, ne m'attestait que leur sordide parenté de nature avec la sienne,--c'est-à-dire, chez miss Evelyn Habal, une très perverse banalité d'ensemble mental et physique. De plus, la petite question de son âge, (à laquelle s'était toujours dérobé Anderson) me paraissant d'une certaine utilité, je dus m'en enquérir. L'amoureuse enfant ne touchait qu'à ses trente-quatre printemps.