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GerminalPart 11 of 55

Émile Zola

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

Quand la Maheude rentra, elle fit un détour pour aller acheter des pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore de sa récolte. Derrière un rideau de peupliers malingres, les seuls arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions isolées, des maisons quatre par quatre, entourées de leurs jardins. Comme la Compagnie réservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers avaient surnommé ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de même qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie bonne enfant de leur misère.

—Ouf! nous y voilà, dit la Maheude chargée de paquets, en poussant chez eux Lénore et Henri, boueux, les jambes mortes.

Devant le feu, Estelle hurlait, bercée dans les bras d'Alzire. Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire, s'était décidée à feindre de lui donner le sein. Ce simulacre, souvent, réussissait. Mais, cette fois, elle avait beau écarter sa robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer.

—Passe-la-moi, cria la mère, dès qu'elle se trouva débarrassée. Elle ne nous laissera pas dire un mot.

Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put enfin causer. Du reste, tout allait bien, la petite ménagère avait entretenu le feu, balayé, rangé la salle. Et, dans le silence, on entendait en haut ronfler le grand-père, du même ronflement rythmé, qui ne s'était pas arrêté un instant.

—En voilà des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions. Si tu veux, maman, je ferai la soupe.

La table était encombrée: un paquet de vêtements, deux pains, des pommes de terre, du beurre, du café, de la chicorée et une demi-livre de fromage de cochon.

—Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller cueillir de l'oseille et arracher des poireaux… Non, j'en ferai ensuite pour les hommes… Mets bouillir des pommes de terre, nous les mangerons avec un peu de beurre… Et du café, hein? n'oublie pas le café!

Mais, tout d'un coup, l'idée de la brioche lui revint. Elle regarda les mains vides de Lénore et d'Henri, qui se battaient par terre, déjà reposés et gaillards. Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en chemin, mangé sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tâchait de l'apaiser.

—Laisse-les, maman. Si c'est pour moi, tu sais que ça m'est égal, la brioche. Ils avaient faim, d'être allés si loin à pied.

Midi sonnèrent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de l'école. Les pommes de terre étaient cuites, le café, épaissi d'une bonne moitié de chicorée, passait dans le filtre, avec un bruit chantant de grosses gouttes. Un coin de la table fut débarrassé; mais la mère seule y mangea, les trois enfants se contentèrent de leurs genoux; et, tout le temps, le petit garçon, qui était d'une voracité muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le papier gras le surexcitait.

La Maheude buvait son café à petits coups, les deux mains autour du verre pour les réchauffer, lorsque le père Bonnemort descendit. D'habitude, il se levait plus tard, son déjeuner l'attendait sur le feu. Mais, ce jour-là, il se mit à grogner, parce qu'il n'y avait point de soupe. Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence. De temps à autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par propreté; et, tassé ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au fond de sa bouche, la tête basse, les yeux éteints.

—Ah! j'ai oublié, maman, dit Alzire, la voisine est venue…

Sa mère l'interrompit.

—Elle m'embête!

C'était une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleuré misère, la veille, pour ne rien lui prêter; et elle la savait justement à son aise, en ce moment-là, le logeur Bouteloup ayant avancé sa quinzaine. Dans le coron, on ne se prêtait guère de ménage à ménage.

—Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un moulin de café… Je le reporterai à la Pierronne, à qui je le dois d'avant-hier.

Et, quand sa fille eut préparé le paquet, elle ajouta qu'elle rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu. Puis, elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lénore et Henri se battaient pour manger les pelures tombées.

La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, à travers les jardins, de peur que la Levaque ne l'appelât. Justement, son jardin s'adossait à celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage délabré qui les séparait, un trou par lequel on voisinait. Le puits commun était là, desservant quatre ménages. A côté, derrière un bouquet de lilas chétifs, se trouvait le carin, une remise basse, pleine de vieux outils, et où l'on élevait, un à un, les lapins qu'on mangeait les jours de fête. Une heure sonna, c'était l'heure du café, pas une âme ne se montrait aux portes ni aux fenêtres. Seul, un ouvrier de la coupe à terre, en attendant la descente, bêchait son coin de légumes, sans lever la tête. Mais, comme la Maheude arrivait en face, à l'autre corps de bâtiment, elle fut surprise de voir paraître, devant l'église, un monsieur et deux dames. Elle s'arrêta une seconde, elle les reconnut: c'était madame Hennebeau, qui faisait visiter le coron à ses invités, le monsieur décoré et la dame en manteau de fourrure.

—Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'écria la Pierronne, lorsque la Maheude lui eut rendu son café. Ça ne pressait pas.

Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron, brune, le front bas, les yeux grands, la bouche étroite; et coquette avec ça, d'une propreté de chatte, la gorge restée belle, car elle n'avait pas eu d'enfant. Sa mère, la Brûlé, veuve d'un haveur mort à la mine, après avoir envoyé sa fille travailler dans une fabrique, en jurant qu'elle n'épouserait jamais un charbonnier, ne décolérait plus, depuis que celle-ci s'était mariée sur le tard avec Pierron, un veuf encore, qui avait une gamine de huit ans. Cependant, le ménage vivait très heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement tenue, qu'on se serait miré dans les casseroles. Pour surcroît de chance, grâce à des protections, la Compagnie l'avait autorisée à vendre des bonbons et des biscuits, dont elle étalait les bocaux sur deux planches, derrière les vitres de la fenêtre. C'étaient six ou sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche. Et, dans ce bonheur, il n'y avait que la mère Brûlé qui hurlât avec son enragement de vieille révolutionnaire, ayant à venger la mort de son homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochât en gifles trop fréquentes les vivacités de la famille.

—Comme elle est grosse déjà! reprit la Pierronne, en faisant des risettes à Estelle.

—Ah! le mal que ça donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude. Tu es heureuse de n'en pas avoir. Au moins, tu peux tenir propre.

Bien que, chez elle, tout fût en ordre, et qu'elle lavât chaque samedi, elle jetait un coup d'oeil de ménagère jalouse sur cette salle si claire, où il y avait même de la coquetterie, des vases dorés sur le buffet, une glace, trois gravures encadrées.

Cependant, la Pierronne était en train de boire seule son café, tout son monde se trouvant à la fosse.

—Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle.

—Non, merci, je sors d'avaler le mien.

—Qu'est-ce que ça fait?

En effet, ça ne faisait rien. Et toutes deux burent lentement. Entre les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'étaient arrêtés sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenêtres, leurs petits rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des ménagères. Ceux des Levaque étaient très sales, de véritables torchons, qui semblaient avoir essuyé le cul des marmites.

—S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la Pierronne.

Alors, la Maheude partit et ne s'arrêta plus. Ah! si elle avait eu un logeur comme ce Bouteloup, c'était elle qui aurait voulu faire marcher son ménage! Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec. Et puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des cafés-concerts de Montsou.

La Pierronne prit un air profondément dégoûté. Ces chanteuses, ça donnait toutes les maladies. Il y en avait une, à Joiselle, qui avait empoisonné une fosse.

—Ce qui m'étonne, c'est que tu aies laissé aller ton fils avec leur fille.

—Ah! oui, empêche donc ça! … Leur jardin est contre le nôtre. L'été, Zacharie était toujours avec Philomène derrière les lilas, et ils ne se gênaient guère sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au puits sans les surprendre.

C'était la commune histoire des promiscuités du coron, les garçons et les filles pourrissant ensemble, se jetant à cul, comme ils disaient, sur la toiture basse et en pente du carin, dès la nuit tombée. Toutes les herscheuses faisaient là leur premier enfant, quand elles ne prenaient pas la peine d'aller le faire à Réquillart ou dans les blés. Ça ne tirait pas à conséquence, on se mariait ensuite, les mères seules se fâchaient, lorsque les garçons commençaient trop tôt, car un garçon qui se mariait ne rapportait plus à la famille.

—A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement. Ton Zacharie l'a déjà emplie deux fois, et ils iront plus loin se coller… De toute façon, l'argent est fichu.

La Maheude, furieuse, étendit les mains.

—Écoute ça: je les maudis, s'ils se collent… Est-ce que Zacharie ne nous doit pas du respect? Il nous a coûté, n'est-ce pas? eh bien! il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme… Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient tout de suite pour les autres? Autant crever alors!

Cependant, elle se calma.

—Je parle en général, on verra plus tard… Il est joliment fort, ton café: tu mets ce qu'il faut.

Et, après un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant que la soupe de ses hommes n'était pas faite. Dehors, les enfants retournaient à l'école, quelques femmes se montraient sur les portes, regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des façades, en expliquant du doigt le coron à ses invités. Cette visite commençait à remuer le village. L'homme de la coupe à terre s'arrêta un moment de bêcher, deux poules inquiètes s'effarouchèrent dans les jardins.

Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui était sortie pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un médecin de la Compagnie, petit homme pressé, écrasé de besogne, qui donnait ses consultations en courant.

—Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout… Faudrait en causer cependant.

Il les tutoyait toutes, il répondit sans s'arrêter:

—Fiche-moi la paix! tu bois trop de café.

—Et mon mari, Monsieur, dit à son tour la Maheude, vous deviez venir le voir… Il a toujours ses douleurs aux jambes.

—C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix!

Les deux femmes restèrent plantées, regardant fuir le dos du docteur.

—Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut échangé avec sa voisine un haussement d'épaules désespéré. Tu sais qu'il y a du nouveau… Et tu prendras bien un peu de café. Il est tout frais.

La Maheude, qui se débattait, fut sans force. Allons! une goutte tout de même, pour ne pas la désobliger. Et elle entra.

La salle était d'une saleté noire, le carreau et les murs tachés de graisse, le buffet et la table poissés de crasse; et une puanteur de ménage mal tenu prenait à la gorge. Près du feu, les deux coudes sur la table, le nez enfoncé dans son assiette, Bouteloup, jeune encore pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa carrure épaisse de gros garçon placide; tandis que, debout contre lui, le petit Achille, le premier-né de Philomène, qui entrait dans ses trois ans déjà, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bête gourmande. Le logeur, très tendre sous une grande barbe brune, lui fourrait de temps à autre un morceau de sa viande au fond de la bouche.

—Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade d'avance dans la cafetière.

Elle, plus vieille que lui de six ans, était affreuse, usée, la gorge sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux poils grisâtres, toujours dépeignée. Il l'avait prise naturellement, sans l'éplucher davantage que sa soupe, où il trouvait des cheveux, et que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans la pension, le mari aimait à répéter que les bons comptes font les bons amis.

—Alors, c'était pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir la Pierronne rôder du côté des Bas-de-Soie. Le monsieur que tu sais l'attendait derrière Rasseneur, et ils ont filé ensemble le long du canal… Hein? c'est du propre, une femme mariée!

—Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'épouser donnait des lapins au porion, maintenant ça lui coûte moins cher de prêter sa femme.

Bouteloup éclata d'un rire énorme et jeta une mie de pain saucée dans la bouche d'Achille. Les deux femmes achevaient de se soulager sur le compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais toujours occupée à se visiter les trous de la peau, à se laver, à se mettre de la pommade. Enfin, ça regardait le mari, s'il aimait ce pain-là. Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torché les chefs, pour les entendre seulement dire merci. Et elles ne furent interrompues que par l'arrivée d'une voisine qui rapportait une mioche de neuf mois, Désirée, la dernière de Philomène: celle-ci, déjeunant au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenât là-bas sa petite, et elle la faisait téter, assise un instant dans le charbon.

—La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'était endormie sur ses bras.

Mais elle ne réussit point à éviter la mise en demeure qu'elle lisait depuis un moment dans les yeux de la Levaque.

—Dis donc, il faudrait pourtant songer à en finir.

D'abord, les deux mères, sans avoir besoin d'en causer, étaient tombées d'accord pour ne pas conclure le mariage. Si la mère de Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de son fils, la mère de Philomène s'emportait à l'idée d'abandonner celles de sa fille. Rien ne pressait, la seconde avait même préféré garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre était venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien.

—Zacharie a tiré au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrête… Voyons, à quand?

—Remettons ça aux beaux jours, répondit la Maheude gênée. C'est ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'être mariés, pour aller ensemble! … Parole d'honneur, tiens! j'étranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la bêtise.

La Levaque haussa les épaules.

—Laisse donc, elle y passera comme les autres!

Bouteloup, avec la tranquillité d'un homme qui est chez lui, fouilla le buffet, cherchant le pain. Des légumes pour la soupe de Levaque, des pommes de terre et des poireaux, traînaient sur un coin de la table, à moitié pelurés, repris et abandonnés dix fois, au milieu des continuels commérages. La femme venait cependant de s'y remettre, lorsqu'elle les lâcha de nouveau, pour se planter devant la fenêtre.

—Qu'est-ce que c'est que ça? … Tiens! c'est madame Hennebeau avec des gens. Les voilà qui entrent chez la Pierronne.

Du coup, toutes deux retombèrent sur la Pierronne. Oh! ça ne manquait jamais, dès que la Compagnie faisait visiter le coron à des gens, on les conduisait droit chez celle-là, parce que c'était propre. Sans doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maître-porion. On peut bien être propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois mille francs, logés, chauffés, sans compter les cadeaux. Si c'était propre dessus, ce n'était guère propre dessous. Et, tout le temps que les visiteurs restèrent en face, elles en dégoisèrent.

—Les voilà qui sortent, dit enfin la Levaque. Ils font le tour… Regarde donc, ma chère, je crois qu'ils vont chez toi.

La Maheude fut prise de peur. Qui sait si Alzire avait donné un coup d'éponge à la table? Et sa soupe, à elle aussi, qui n'était pas prête! Elle balbutia un «au revoir», elle se sauva, filant, rentrant, sans un coup d'oeil de côté.

Mais tout reluisait. Alzire, très sérieuse, un torchon devant elle, s'était mise à faire la soupe, en voyant que sa mère ne revenait pas. Elle avait arraché les derniers poireaux du jardin, cueilli de l'oseille, et elle nettoyait précisément les légumes, pendant que, sur le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des hommes, quand ils allaient rentrer. Henri et Lénore étaient sages par hasard, très occupés à déchirer un vieil almanach. Le père Bonnemort fumait silencieusement sa pipe.