Fort comme la mort Ch. 1/3 · 0%

Fort comme la mortPart 15 of 24

Guy de Maupassant

French original · English translation

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—Est-ce très long à faire, une chose comme ça?

Il riait, la sentant prise.

—Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons le bijoutier.

Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.

—Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.

Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant contre lui:

—Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne t'empêchera pas de la contempler.

Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette, mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un peu de cette fraîcheur rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant d'une habitude ancienne. Il constatait même, à cette heure, et comprenait que son désir un peu lassé depuis longtemps et que son affection pour elle s'étaient ranimés à la vue de sa jeunesse ressuscitée.

Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus, comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnée par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements, avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme on regarde une aurore, comme on écoute de la musique, avec des tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait les deux bras en même temps pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses, des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le goût des baisers donnés et rendus jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait perdu la sensation précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé; elle brouillait les époques, les dates, les âges de son coeur, et rallumant des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier avec demain, le souvenir avec l'espérance.

Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son plus complet épanouissement, avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été plus épanouie et moins sauvage. Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du ciel.

Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à écrire des lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenêtre; Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher à pas lents, un cigare à la bouche, les mains derrière le dos, par les chemins tournants du parc. Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la façade blanche ou le toit pointu de la demeure. Dès qu'elle avait disparu derrière les bouquets d'arbres ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées de verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour contempler les deux lignes de hautes fenêtres. Puis il se remettait en route.

Il se sentait agité, mais content, content de quoi? de tout.

L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs fois de suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler ton visage», y découvrant une expression profondément tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi.

Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût devenu si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent de tout, dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme. «Ce bon dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me changer de corps en même temps, et me rajeunir un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait dans un fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main sa tête fine coiffée de longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, l'embrassa comme font les femmes dont le coeur s'émeut à toute occasion.

Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent la soirée au salon, en famille.

La comtesse dit tout à coup:

—Il va pourtant falloir que nous partions!

Olivier s'écria:

—Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez pas quitter Roncières quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.

—Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici indéfiniment tous les trois.

—Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. Combien de fois suis-je resté chez vous des semaines entières?

—Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison était ouverte à tout le monde.

Alors Annette, d'une voix câline:

—Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si bien à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et puis après je suis si contente d'avoir fait des progrès!

Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans savoir pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable et pénétrante, une appréhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.

Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha même d'où lui venait ce nouvel accès mélancolique.

Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleurement a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?—Peut-être. Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrariétés dans les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque minute apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment trop menues pour lui laisser ce découragement. «Je suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi.»

Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y demeura accoudée, les yeux sur la lune.

Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait devant le château.—«Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il donc?»

Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare à la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme un nouveau ferment d'amertume.

Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être plus tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il cria:

—Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?

Elle répondit:

—Oui, vous aussi, à ce que je vois?

—Oh! moi, je fume tout simplement.

Elle ne put résister au désir de demander:

—Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez?

—Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.

—Alors bonsoir, mon ami.

—Bonsoir, comtesse.

Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui dit avec compassion:

—Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain.

La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauchemars. Dès son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.

Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair où l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit l'inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n'était point jalouse de la beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se montrer près d'elle, en plein soleil.

Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres pour le départ, écrivit des dépêches, commanda même par le télégraphe son dîner du soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua ses instructions dernières, régla tout en moins d'une heure, en proie à une impatience fébrile et grandissante.

Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette décision, l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour ce brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent un peu et montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'instant de se séparer dans la cour de la gare, à Paris.

La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:

—Voulez-vous venir dîner demain?

Il répondit, un peu boudeur:

—Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, ce que vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois!

III

Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupé qui la ramenait à l'hôtel, elle se sentit soudain tranquille, apaisée comme si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les détails familiers dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui faisait prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, et deviner la figure du marchand si souvent entrevu derrière sa vitrine, Elle se sentait sauvée! de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel sujet?

Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la porte cochère, elle descendit légèrement et entra, comme on fait, dans l'ombre de l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'être là, en sécurité, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire à peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut montrer ce qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonné de l'éclatante lumière qui baignait la campagne demeurait encore en elle comme l'impression d'une souffrance finie.

Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui venait de rentrer, l'embrassa avec affection, et souriant:

—Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramènerait. Je n'ai pas été maladroit en vous l'envoyant.

Annette répondit gravement, de cette voix particulière qu'elle prenait quand elle plaisantait sans rire:

—Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se décider.

Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.

La porte étant interdite, personne ne vint ce soir-là. Le lendemain, Mme de Guilleroy passa toute sa journée dans les magasins de deuil pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues séances d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans la maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous les détails de cette minutieuse répétition, dans ces coulisses de la vie parisienne. Elle adorait le bruit des robes des «demoiselles» accourues à son entrée, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame la couturière, la modiste ou la corsetière, était pour elle une personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus se sentir maniée par les mains habiles des jeunes filles qui la dévêtaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux était une des meilleures et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme élégante.

Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine angoisse qu'elle allait passer, sans voile et nu-tête, devant tous ces miroirs sincères. Sa première visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en pouvait douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: «Oh! Madame la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les autres fournisseurs.

Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir et annonçant qu'elle reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit des lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise que ce simple changement de lieu eût reculé dans un passé qui semblait déjà lointain le grand malheur qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se convaincre que son retour de Roncières datât seulement de la veille, tant l'état de son âme était modifié depuis sa rentrée à Paris, comme si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.

Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en l'apercevant:

—Vous êtes éblouissante, ce soir!

Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.

Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le billard, offrit à Bertin de faire une partie ensemble, et les deux femmes les accompagnèrent dans la salle de billard, où le café fut servi.

Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncée, et tous rentrèrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se présentèrent en même temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer; mais, peu à peu, après les attendrissements et les interrogations, un autre courant d'idées passa; les timbres, tout à coup, s'éclaircirent, et on se mit à causer naturellement, comme si l'ombre du malheur qui assombrissait, à l'instant même, tout ce monde, se fût soudain dissipée.

Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le portrait de sa mère, dans le jet de feu du réflecteur, et demanda:

—Est-ce pas stupéfiant?

La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et répétait:

—Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez déjà perdu votre père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais c'est sa mère revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait pas aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, mais elle ressemble bien plus à cette toile!

Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy, et tenant à être un des premiers à lui présenter «l'hommage de sa douloureuse sympathie».

Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout contre le cadre, enfermée dans le même éclat de lumière, et qui semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama:

—Ah! par exemple, voilà bien une des choses les plus étonnantes que j'aie vues!

Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions établies, s'émerveillèrent à leur tour avec une ardeur plus discrète.

Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu à peu, comme si les exclamations étonnées de toutes ces gens l'eussent comprimé en lui faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté de son image, et un énervement l'envahissait. Elle avait envie de crier: «Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!»

Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, perdant de nouveau la confiance qu'elle avait retrouvée la veille.