Discours de la méthode Ch. 1/5 · 0%

Discours de la méthodePart 4 of 33

René Descartes

French original · English translation

He Il pursues poursuit his creation: sa création: from the heavens des cieux he descends il descend upon the earth. sur la terre. The same Les mêmes hands mains which qui arranged and constructed ont arrangé et construit the celestial bodies les corps célestes work travaillent on the composition à la composition of the globe du globe of the earth. de la terre. All parts Toutes les parties tend tendent towards the center. vers le centre. Gravity La pesanteur is est the effect l'effet of the centrifugal force de la force centrifuge of the vortex. du tourbillon. This fluid, Ce fluide, which qui tends to tend à move away, s'éloigner, pushes pousse towards vers the center le centre all tous bodies les corps which have qui ont less moins force de force than it que lui to escape: pour s'échapper: thus ainsi matter la matière has n'a by itself par elle-même no weight. aucun poids. Soon Bientôt everything was to change: tout devoit changer: gravity la pesanteur has become est devenue a primitive and inherent quality, une qualité primitive et inhérente, which extends qui s'étend to à all distances toutes les distances and et to à all worlds, tous les mondes, which makes qui fait all parts gravitate graviter toutes les parties towards each other, les unes vers les autres, retains retient the moon la lune in dans its orbit, son orbite, and makes bodies fall et fait tomber les corps to sur the earth. la terre. One was to do more, On devoit faire plus, one was to weigh on devoit peser the stars; les astres; a singular monument monument singulier to the de l' audacity audace of man! de l'homme! But Mais all toutes these ces great grandes discoveries découvertes are only ne sont que calculations des calculs on sur effects. les effets. Descartes, Descartes, more daring, plus hardi has dared a osé to seek chercher the cause. la cause. He continues Il continue his march: sa marche: the air, l'air, a light, elastic and transparent fluid, fluide léger, élastique et transparent, detaches itself se détache from the thicker terrestrial parts, des parties terrestres plus épaisses, and balances itself et se balance in the atmosphere; dans l'atmosphère; fire le feu is born naît from a more vivid agitation, d'une agitation plus vive, and acquires et acquiert its burning activity; son activité brûlante; water l'eau becomes fluid, devient fluide, and its drops et ses gouttes round themselves; s'arrondissent; mountains les montagnes rise, s'élèvent, and the abysses of the seas et les abîmes des mers hollow out; se creusent; a periodic balancing un balancement périodique raises soulève and lowers et abaisse the waves in turn tour à tour les flots and stirs et remue the mass of the ocean, la masse de l'océan, from the surface depuis la surface to the greatest depths; jusqu'aux plus grandes profondeurs; it is c'est the passage of the moon le passage de la lune above the meridian au-dessus du méridien which presses qui presse and constricts et resserre the torrents of fluid les torrents de fluide contained contenus between the moon entre la lune and the ocean. et l'océan. The interior of the globe L'intérieur du globe organizes itself, s'organise, a fertile heat une chaleur féconde emanates part from the center of the earth, du centre de la terre, and distributes itself et se distribue in all its parts; dans toutes ses parties; salts, les sels, bitumens les bitumes and sulphurs et les soufres compose themselves; se composent; minerals les minéraux are born naissent from several mixtures; de plusieurs mélanges; metallic veins les veines métalliques extend; s'étendent; volcanoes les volcans ignite; s'allument; the air, l'air, dilated dilaté in dans the subterranean caverns, les cavernes souterraines, bursts, éclate, and et gives donne shocks des secousses to the globe. au globe. Greater wonders De plus grands prodiges are wrought: s'opèrent: magnetic virtue la vertu magnétique unfolds, se déploie, the magnet l'aimant attracts attire and et repels, repousse, it il communicates communique its force, sa force, and et directs itself se dirige towards vers the poles of the world; les pôles du monde; the electric fluid le fluide électrique circulates circule in bodies, dans les corps, and et friction le frottement makes it active. le rend actif. Such are Tels sont the principal phenomena les principaux phénomènes of the globe du globe that que we inhabit, nous habitons, and that et que Descartes Descartes undertakes to explain. entreprend d'expliquer. He Il lifts soulève a part une partie of the veil du voile which qui covers them. les couvre. But Mais this globe ce globe is enveloped est enveloppé by an invisible and floating mass, d'une masse invisible et flottante, which qui is carried along est entraînée by the same movement du même mouvement as the earth, que la terre, presses presse on its surface, sur sa surface, and et y attaches all bodies to it: attache tous les corps: it is c'est the atmosphere; l'atmosphère; an elastic ocean, océan élastique, and which, et qui, like ours, comme le nôtre, is subject to alterations est sujet à des altérations and to storms; et à des tempêtes; a region région detached détachée from man, de l'homme, and which, et qui, by its weight, par son poids, has a on man sur l'homme the greatest influence; la plus grande influence; a place lieu where particles escaped from all beings constantly gather; où se rendent sans cesse les particules échappées de tous les êtres; an assemblage assemblage of the ruins of nature, des ruines de la nature, either ou volatilized volatilisée by fire, par le feu, or ou dissolved dissoute by the action of the air, par l'action de l'air, or ou pumped pompée by the sun; par le soleil; an immense laboratory, laboratoire immense, where où all these isolated parts toutes ces parties isolées extracted et extraites from a million different bodies d'un million de corps différents reunite se réunissent anew, de nouveau, ferment, fermentent, compose themselves, se composent, produce produisent new forms, de nouvelles formes, and et offer offrent to the eyes aux yeux these varied meteors ces météores variés which qui astonish étonnent the people, le peuple, and which the philosopher et que seeks. recherche le philosophe. Descartes, Descartes, after having après avoir traversed parcouru the earth, la terre, rises s'élève into this region dans cette région 18. 18. Already Déjà one was beginning on commençoit throughout Europe dans toute l'Europe to study à étudier the nature la nature of air. de l'air. Galileo Galilée first le premier had discovered avoit découvert its weight. sa pesanteur. Torricelli Torricelli had measured avoit mesuré the pressure la pression of the atmosphere. de l'atmosphère. It had been found On l'avoit trouvée equal égale to a cylinder of water à un cylindre d'eau of the same base de même base and thirty-two feet in height, et de trente-deux pieds de hauteur, or to a column of quicksilver ou à une colonne de vif-argent of twenty-nine inches. de vingt-neuf pouces. These experiments Ces expériences do not astonish n'étonnent point Descartes: Descartes: they elles were conformable étoient conformes to his principles. à ses principes. He Il had divined avoit deviné nature la nature before it had been measured. avant qu'on l'eût mesurée. It is he who gives C'est lui qui donne to Pascal à Pascal the idea l'idée of his famous experiment de sa fameuse expérience on a high mountainB; sur une haute montagneB; an experiment expérience which confirmed qui confirma all the others, toutes les autres, because it was seen parce qu'on vit that the column of mercury que la colonne de mercure lowered baissoit in proportion as à proportion que the la column colonne of air d'air diminished diminuoit in height. en hauteur. Why did Pascal Pourquoi Pascal n'a-t-il not point admit avoué that he owed qu'il devoit this idea cette idée to Descartes? à Descartes? Were they not N'étoient-ils pas both tous deux great enough assez grands for pour que this admission cet aveu to be able pût to honor him? l'honorer?

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Les propriétés de l'air, sa fluidité, sa pesanteur et son ressort le rendent un des agents les plus universels de la nature. De son élasticité naissent les vents. Descartes les examine dans leur marche. Il les voit naître sous l'impression du soleil, qui raréfie les vapeurs de l'atmosphère; suivre entre les tropiques le cours de cet astre, d'orient en occident; changer de direction à trente degrés de l'équateur; se charger de particules glacées, en traversant des montagnes couvertes de neiges; devenir secs et brûlants en parcourant la zone torride; obéir, sur les rivages de l'océan, au mouvement du flux et du reflux; se combiner par mille causes différentes des lieux, des météores et des saisons; former partout des courants, ou lents ou rapides, plus réguliers sur l'espace immense et libre des mers, plus inégaux sur la terre, où leur direction est continuellement changée par le choc des forêts, des villes et des montagnes, qui les brisent et qui les réfléchissent. Il pénètre ensuite dans les ateliers secrets de la nature; il voit la vapeur en équilibre se condenser en nuage; il analyse l'organisation des neiges et des grêles; il décompose le tonnerre, et assigne l'origine des tempêtes qui bouleversent les mers, ou ensevelissent quelquefois l'Africain et l'Arabe sous des monceaux de sable.

Un spectacle plus riant vient s'offrir. L'équilibre des eaux suspendues dans le nuage s'est rompu, la verdure des campagnes est humectée, la nature rafraîchie se repose en silence, le soleil brille, un arc, paré de couleurs éclatantes, se dessine dans l'air. Descartes en cherche la cause; il la trouve dans l'action du soleil sur les gouttes d'eau qui composent la nue: les rayons partis de cet astre tombent sur la surface de la goutte sphérique, se brisent à leur entrée, se réfléchissent dans l'intérieur, ressortent, se brisent de nouveau, et vont tomber sur l'oeil qui les reçoit. Je ne cherche point à parer Descartes d'une gloire étrangère; je sais qu'avant lui Antonio de Dominis avoit expliqué l'arc-en-ciel par les réfractions de la lumière; mais je sais que ce prélat célèbre avoit mêlé plusieurs erreurs à ces vérités. Descartes expliqua ce phénomène d'une manière plus précise et plus vraie: il découvrit le premier la cause de l'arc-en-ciel extérieur; il fit voir qu'il dépendoit de deux réfractions et de deux réflexions combinées. S'il se trompa dans les raisons qu'il donne de l'arrangement des couleurs, c'est que l'esprit humain ne marche que pas à pas vers la vérité; c'est qu'on n'avoit point encore analysé la lumière; c'est qu'on ne savoit point alors qu'elle est composée de sept rayons primitifs, que chaque rayon a un degré de réfrangibilité qui lui est propre, et que c'est de la différence des angles sous lesquels ces rayons se brisent que dépend l'ordre des couleurs. Ces découvertes étoient réservées à Newton. Mais, quoique Descartes ne connût pas bien la nature de la lumière, quoiqu'il la crût une matière homogène et globuleuse répandue dans l'espace, et qui, poussée par le soleil, communique en un instant son impression jusqu'à nous; quoique la fameuse observation de Roemer sur les satellites de Jupiter n'eût point encore appris aux hommes que la lumière emploie sept à huit minutes à parcourir les trente millions de lieues du soleil à la terre, Descartes n'en explique pas avec moins de précision, et les propriétés générales de la lumière, et les lois qu'elle suit dans son mouvement, et son action sur l'organe de l'homme. Il représente la vue comme une espèce de toucher, mais un toucher d'une nature extraordinaire et plus parfaite, qui ne s'exerce point par le contact immédiat des corps, mais qui s'étend jusqu'aux extrémités de l'espace, va saisir ce qui est hors de l'empire de tous les autres sens, et unit à l'existence de l'homme l'existence des objets les plus éloignés. C'est par le moyen de la lumière que s'opère ce prodige. Elle est, pour l'homme éclairé, ce que le bâton est pour l'aveugle: par l'un, on voit, pour ainsi dire, avec ses mains; par l'autre, on touche avec ses yeux. Mais, pour que la lumière agisse sur l'oeil, il faut qu'elle traverse des espaces immenses; ces espaces sont semés de corps innombrables, les uns opaques, les autres transparents ou fluides. Descartes suit la lumière dans sa route, et à travers tous ces chocs: il la voit, dans un milieu uniforme, se mouvoir en ligne droite; il la voit se réfléchir sur la surface des corps solides, et toujours sous un angle égal à celui d'incidence; il la voit enfin, lorsqu'elle traverse différents milieux, changer son cours, et se briser selon différentes lois.

Un plus grand objet vient se présenter à lui: une machine plus étonnante, composée de parties innombrables, dont plusieurs sont d'une finesse qui les rend imperceptibles à l'oeil même le plus perçant; machine qui, par ses parties solides, représente des leviers, des cordes, des poulies, des poids et des contre-poids, et est assujettie aux lois de la statique ordinaire; qui, par ses fluides et les vaisseaux qui les contiennent, suit les règles de l'équilibre et du mouvement des liqueurs; qui, par des pompes qui aspirent l'air et qui le rendent, est asservie aux inégalités et à la pression de l'atmosphère; qui, par des filets presque invisibles répandus à toutes ses extrémités, a des rapports innombrables et rapides avec ce qui l'environne; machine sur laquelle tous les objets de l'univers viennent agir, et qui réagit sur eux; qui, comme la plante, se nourrit, se développe et se reproduit, mais qui à la vie végétale joint le mouvement progressif; machine organisée, mécanique vivante, mais dont tous les ressorts sont intérieurs et dérobés à l'oeil, tandis qu'au dehors on ne voit qu'une décoration simple à la fois et magnifique, où sont rassemblés et le charme des couleurs, et la beauté des formes, et l'élégance des contours, et l'harmonie des proportions: c'est le corps humain. Descartes ose le considérer dans son ensemble et dans tous ses détails. Après avoir parcouru l'univers et toutes les portions de la nature, il revient à lui-même. Il veut se rendre compte de sa vie, de ses mouvements, de ses sens. Qui lui expliquera un nouvel univers plus incompréhensible que le premier? Ce n'est point dans les auteurs qui ont écrit qu'il va puiser ses connoissances, c'est dans la nature; c'est elle qui fait la raison d'un grand homme, et non point ce qu'on a pensé avant lui. On lui demande où sont ses livres. Les voilà, dit-il en montrant des animaux qu'il étoit prêt à disséquer. L'anatomie, créée par Hippocrate, cultivée par Aristote, réduite en art par les travaux d'Hérophile et d'Erasistrate, rassemblée en corps par Galien, suspendue et presque anéantie pendant près de onze siècles, avoit été ranimée tout-à-coup par Vésale. Depuis cent ans elle faisoit des progrès en Europe, mais les faisoit avec lenteur, comme toutes les connoissances humaines, qui sont filles du temps. Descartes eut aussi la gloire d'être un des premiers anatomistes de son siècle; mais, comme il étoit né encore plus pour lier des connoissances et les ordonner entre elles que pour faire des observations, il porta dans l'anatomie ce caractère qui le suivoit partout. En découvrant l'effet, il remontoit à la cause; en analysant les parties, il examinoit leurs rapports entre elles, et leurs rapports avec le tout. Ne cherchez point à le fixer long-temps sur un petit objet; il veut voir l'ensemble de tout ce qu'il embrasse. Son esprit impatient et rapide court au devant de l'observation; il la précède plus qu'il ne la suit; il lui indique sa route; elle marche; il revient ensuite sur elle; il généralise d'un coup d'oeil et en un instant tout ce qu'elle lui rapporte; souvent il a vu avant qu'elle ait parlé. Que doit-il résulter d'une pareille marche dans un homme de génie? quelques erreurs et de grandes idées, des masses de lumière à travers des nuages. C'est aussi ce que l'on trouve dans le Traité de Descartes sur l'homme22. Il le composa après quinze ans d'observations anatomiques. Il suppose d'abord une machine entièrement semblable à la nôtre: quand il en sera temps, il lui donnera une âme; mais d'abord il veut voir ce que le mécanisme seul peut produire dans un pareil ouvrage. Il lui met seulement dans le coeur un feu secret et actif, semblable à celui qui fait bouillonner les liqueurs nouvelles: dès ce moment s'exécutent toutes les fonctions qui sont indépendantes de l'âme. La respiration appelle et chasse l'air tour à tour. L'estomac devient un fourneau chimique, où des liqueurs en fermentation servent à la dissolution et à l'analyse des nourritures: ces parties décomposées passent par différents canaux, se rassemblent dans des réservoirs, s'épurent dans leur cours, se transforment en sang, augmentent et développent la masse solide de la machine, et deviennent une portion d'elle-même. Le sang, comme un torrent rapide, circule par des routes innombrables; il se sépare, il se réunit, porté par les artères aux extrémités de la machine, et ramené par les veines des extrémités vers le coeur. Le coeur est le centre de ce grand mouvement, et le foyer de la vie interne: c'est de là qu'elle se distribue. Au dehors tous les mouvements s'opèrent. Du cerveau partent des faisceaux de nerfs qui s'épanouissent et se développent aux extrémités, et vont former l'organe du sentiment. Les uns sont propres à réfléchir les atomes imperceptibles de la lumière; les autres, les vibrations des corps sonores; ceux-ci ne seront ébranlés que par les particules odorantes; ceux-là, par les esprits et les sels qui se détacheront des aliments et des liqueurs; les derniers enfin, dispersés sur toute la surface de la machine, ne peuvent être heurtés que par le contact et les parties grossières des corps solides: ainsi se forment les sens. Chaque objet extérieur vient donner ume secousse à l'organe qui lui est propre. Les nerfs qui le composent, ainsi qu'une corde tendue, portent cet ébranlement jusqu'au cerveau: là est le réservoir de ces esprits subtils et rapides, partie la plus déliée du sang, émanations aériennes ou enflammées, et invisibles comme impalpables. A l'impression que le cerveau reçoit, ces souffles volatils courent rapidement dans les nerfs; ils passent dans les muscles. Ceux-ci sont des ressorts élastiques qui se tendent ou se détendent, des cordes qui s'allongent ou se raccourcissent, selon la quantité du fluide nerveux qui les remplit ou qui en sort. De cette compression ou dilatation des muscles résultent tous les mouvements. Les esprits animaux, principes moteurs, sont eux-mêmes dans une éternelle agitation; et tandis que les uns achèvent de se former et se volatilisent dans le laboratoire, que les autres, au premier signal, s'élancent rapidement, une foule innombrable, dispersée déjà dans la machine, circule dans tous les membres, suit les dernières ramifications des nerfs, va, vient, descend, remonte, et porte partout la vie, l'activité et la souplesse. Prenez maintenant une âme, et mettez-la dans cette machine; aussitôt naît un ordre d'opérations nouvelles. Descartes place cette âme dans le cerveau, parceque c'est là que se porte le contre-coup de toutes les sensations; c'est de là que part le principe des mouvements; c'est la qu'elle est avertie par des messagers rapides de tout ce qui se passe aux extrémités de son empire; c'est de là qu'elle distribue ses ordres. Les nerfs sont ses ministres et les exécuteurs de ses volontés. Le cerveau devient comme un sens intérieur qui contient, pour ainsi dire, le résultat de tous les sens du dehors. Là se forme une image de chaque objet. L'âme voit l'objet dans cette image quand il est présent; et c'est la perception: elle la reproduit d'elle-même quand l'objet est éloigné; et c'est l'imagination: elle en fait au besoin renaître l'idée, avec la conscience de l'avoir eue; et c'est la mémoire. A chacune de ces opérations de l'âme correspond une modification particulière dans les fibres du cerveau, ou dans le cours des esprits; et c'est la chaîne invisible des deux substances. Mais l'âme a deux facultés bien distinctes: elle est à la fois intelligente et sensible. Dans quelques unes de ses fonctions elle exerce et déploie un principe d'activité, elle veut, elle choisit, elle compare; dans d'autres elle est passive: ce sont des émotions qu'elle éprouve, mais qu'elle ne se donne pas, et qui lui arrivent des objets qui l'environnent. Telle est l'origine des passions, présent utile et funeste. Le philosophe, errant au pied du Vésuve, ou à travers les rochers noircis de l'Islande, ou sur les sommets sauvages des Cordilières, entraîné par le désir de connoître, approche de la bouche des volcans; il en mesure de l'oeil la profondeur; il en observe les effets; assis sur un rocher, il calcule à loisir et médite profondément sur ce qui fait le ravage du monde. Ainsi Descartes observe et analyse les passions 23. Avant lui on en avoit développé le moral; lui seul a tenté d'en expliquer le physique; lui seul a fait voir jusqu'où les lois du mécanisme influent sur elles, et où ce mécanisme s'arrête. Il a marqué dans chaque passion primitive le degré de mouvement et d'impétuosité du sang, le cours des esprits, leur agitation, leur activité ou plus ou moins rapide, les altérations qu'elles produisent dans les organes intérieurs. Il les suit au dehors: il rend compte de leurs effets sur la surface de la machine quand l'oeil devient un tableau rapide, tantôt doux et tantôt terrible; quand l'harmonie des traits se dérange; quand les couleurs ou s'embellissent ou s'effacent; quand les muscles se tendent ou se relâchent; quand le mouvement se ralentit ou se précipite; quand le son inarticulé de la douleur ou de la joie se fait entendre, et sort par secousses du sein agité; quand les larmes coulent, les larmes, ces marques touchantes de la sensibilité, ou ces marques terribles du désespoir impuissant; quand l'excès du sentiment affoiblit par degrés ou consume en un moment les forces de la vie. Ainsi les passions influent sur l'organisation, et l'organisation influe sur elles: mais elles n'en sont pas moins assujetties à l'empire de l'âme. C'est l'âme qui les modifie par les jugements qu'elle joint à l'impression des objets; l'âme les gouverne et les dompte par l'exercice de sa volonté, en réprimant à son gré les mouvements physiques, en donnant un nouveau cours aux esprits, en s'accoutumant à réveiller une idée plutôt qu'une autre à la vue d'un objet qui vient la frapper. Mais cette volonté impérieuse ne suffit pas, il faut qu'elle soit éclairée. Il faut donc connoître les vrais rapports de l'homme avec tout ce qui existe. C'est par l'étude de ces rapports qu'il saura quand il doit étendre son existence hors de lui par le sentiment, et quand il doit la resserrer. Ainsi la morale est liée à une foule de connoissances qui l'agrandissent et la perfectionnent; ainsi toutes les sciences réagissent les unes sur les autres. C'étoit là, comme nous avons vu, la grande idée de Descartes. Cette imagination vaste avoit construit un système de science universelle, dont toutes les parties se tenoient, et qui toutes se rapportoient à l'homme. Il avoit placé l'homme au milieu de cet univers; c'étoit l'homme qui étoit le centre de tous ces cercles tracés autour de lui, et qui passaient par tous les points de la nature. Descartes sentoit bien toute l'étendue d'un pareil plan, et il n'imaginoit pas pouvoir le remplir seul; mais, pressé par le temps, il se hâtoit d'en exécuter quelques parties, et croyoît que la postérité achèveroit le reste. Il invitoit les hommes de toutes les nations et de tous les siècles à s'unir ensemble; et, pour rassembler tant de forces dispersées, pour faciliter la correspondance rapide des esprits dans les lieux et les temps, il conçut l'idée d'une langue universelle qui établiroit des signes généraux pour toutes les pensées, de même qu'il y en a pour exprimer tous les nombres; projet que plusieurs philosophes célèbres ont renouvelé, qui sans doute a donné à Leibnitz l'idée d'un alphabet des pensées humaines, et qui, s'il est exécuté un jour, sera probablement l'époque d'une révolution dans l'esprit humain.

J'ai tâché de suivre Descartes dans tous ses ouvrages; j'ai parcouru presque toutes les idées de cet homme extraordinaire; j'en ai développé quelques unes, j'en ai indiqué d'autres. Il a été aisé de suivre la marche de sa philosophie et d'en saisir l'ensemble. On l'a vu commencer par tout abattre afin de tout reconstruire; on l'a vu jeter des fondements profonds; s'assurer de l'évidence et des moyens de la reconnoître; descendre dans son âme pour s'élever à Dieu; de Dieu redescendre à tous les êtres créés; attacher à cette cause tous les principes de ses connoissances; simplifier ces principes pour leur donner plus de fécondité et d'étendue, car c'est la marche du génie comme de la nature; appliquer ensuite ces principes à la théorie des planètes, aux mouvements des deux, aux phénomènes de la terre, à la nature des éléments, aux prodiges des météores, aux effets et à la marche de la lumière, à l'organisation des corps bruts, à la vie active des êtres animés; terminant enfin cette grande course par l'homme, qui était l'objet et le but de ses travaux; développant partout des lois mécaniques qu'il a devinées le premier; descendant toujours des causes aux effets; enchaînant tout par des conséquences nécessaires; joignant quelquefois l'expérience aux spéculations, mais alors même maîtrisant l'expérience par le génie; éclairant la physique par la géométrie, la géométrie par l'algèbre, l'algèbre par la logique, la médecine par l'anatomie, l'anatomie par les mécaniques; sublime même dans ses fautes, méthodique dans ses égarements, utile par ses erreurs, forçant l'admiration et le respect, lors même qu'il ne peut forcer à penser comme lui.