Contes du jour et de la nuitPart 14 of 14
French original · English translation
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Elle était toute jeune, jolie, brune, avec une ombre de moustache sur les lèvres.
Quant à lui, il suait et s'essuyait le front. C'était assurément un ménage de petits bourgeois parisiens. L'homme semblait atterré, éreinté et désolé.
Il murmura:
—Mais, ma bonne amie... c'est toi....
Elle ne le laissa pas achever:
—C'est moi!... Ah! c'est moi maintenant. Est-ce moi qui ai voulu partir sans renseignements en prétendant que je me retrouverais toujours? Est-ce moi qui ai voulu prendre à droite au haut de la côte, en affirmant que je reconnaissais le chemin? Est-ce moi qui me suis chargée de Cachou....
Elle n'avait point achevé de parler, que son mari, comme s'il eût été pris de folie, poussa un cri perçant, un long cri de sauvage qui ne pourrait s'écrire en aucune langue, mais qui ressemblait à tiiitiiit.
La jeune femme ne parut ni s'étonner, ni s'émouvoir, et reprit:
—Non, vraiment, il y a des gens trop stupides, qui prétendent toujours tout savoir. Est-ce moi qui ai pris, l'année dernière, le train de Dieppe, au lieu de prendre celui du Havre, dis, est-ce moi? Est-ce moi qui ai parié que M. Letourneur demeurait rue des Martyrs?... Est-ce moi qui ne voulais pas croire que Céleste était une voleuse?...
Et elle continuait avec furie, avec une vélocité de langue surprenante, accumulant les accusations les plus diverses, les plus inattendues et les plus accablantes, fournies par toutes les situations intimes de l'existence commune, reprochant à son mari tous ses actes, toutes ses idées, toutes ses allures, toutes ses tentatives, tous ses efforts, sa vie depuis leur mariage jusqu'à l'heure présente.
Il essayait de l'arrêter, de la calmer et bégayait:
—Mais, ma chère amie... c'est inutile... devant monsieur.... Nous nous donnons en spectacle.... Cela n'intéresse pas monsieur....
Et il tournait des yeux lamentables vers les taillis, comme s'il eût voulu en sonder la profondeur mystérieuse et paisible, pour s'élancer dedans, fuir, se cacher à tous les regards; et, de temps en temps, il poussait un nouveau cri, un tiiitiiit prolongé, suraigu. Je pris cette habitude pour une maladie nerveuse.
La jeune femme, tout à coup, se tournant vers moi, et changeant de ton avec une très singulière rapidité, prononça:
—Si monsieur veut bien le permettre, nous ferons route avec lui pour ne pas nous égarer de nouveau et nous exposer à coucher dans le bois.
Je m'inclinai; elle prit mon bras et elle se mit à parler de mille choses, d'elle, de sa vie, de sa famille, de son commerce. Ils étaient gantiers rue Saint-Lazare.
Son mari marchait à côté d'elle, jetant toujours des regards de fou dans l'épaisseur des arbres, et criant tiiitiiit de moment en moment.
À la fin, je lui demandai:
—Pourquoi criez-vous comme ça?
Il répondit d'un air consterné, désespéré:
—C'est mon pauvre chien que j'ai perdu.
—Comment? Vous avez perdu votre chien?
—Oui. Il avait à peine un an. Il n'était jamais sorti de la boutique. J'ai voulu le prendre pour le promener dans les bois. Il n'avait jamais vu d'herbes ni de feuilles; et il est devenu comme fou. Il s'est mis à courir en aboyant et il a disparu dans la forêt. Il faut dire aussi qu'il avait eu très peur du chemin de fer; cela avait pu lui faire perdre le sens. J'ai eu beau l'appeler, il n'est pas revenu. Il va mourir de faim là-dedans.
La jeune femme, sans se tourner vers son mari, articula:
—Si tu lui avais laissé son attache, cela ne serait pas arrivé, Quand on est bête comme toi, on n'a pas de chien.
Il murmura timidement:
—Mais, ma chère amie, c'est toi....
Elle s'arrêta net; et, le regardant dans les yeux comme si elle allait les lui arracher, elle recommença à lui jeter au visage des reproches sans nombre.
Le soir tombait. Le voile de brume qui couvre la campagne au crépuscule se déployait lentement; et une poésie flottait, faite de cette sensation de fraîcheur particulière et charmante qui emplit les bois à l'approche de la nuit.
Tout à coup, le jeune homme s'arrêta, et se tâtant le corps fiévreusement:
—Oh! je crois que j'ai....
Elle le regardait:
—Eh bien, quoi!
—Je n'ai pas fait attention que j'avais ma redingote sur mon bras.
—Eh bien?
—J'ai perdu mon portefeuille... mon argent était dedans.
Elle frémit de colère, et suffoqua d'indignation.
—Il ne manquait plus que cela. Que tu es stupide! Mais que tu es stupide! Est-ce possible d'avoir épousé un idiot pareil! Eh bien va le chercher, et fais en sorte de le retrouver. Moi je vais gagner Versailles avec monsieur. Je n'ai pas envie de coucher dans le bois.
Il répondit doucement:
—Oui, mon amie; où vous retrouverai-je?
On m'avait recommandé un restaurant. Je l'indiquai.
Le mari se retourna, et, courbé vers la terre que son œil anxieux parcourait, criant: Tiiitiit à tout moment, il s'éloigna.
Il fut longtemps à disparaître; l'ombre, plus épaisse, l'effaçait dans le lointain de l'allée. On ne distingua bientôt plus la silhouette de son corps; mais on entendit longtemps son tiiit tiiit, tiiit tiiit lamentable, plus aigu à mesure que la nuit se faisait plus noire.
Moi, j'allais d'un pas vif, d'un pas heureux dans la douceur du crépuscule, avec cette petite femme inconnue qui s'appuyait sur mon bras.
Je cherchais des mots galants sans en trouver. Je demeurais muet, troublé, ravi.
Mais une grand'route soudain coupa notre allée. J'aperçus à droite, dans un vallon, toute une ville.
Qu'était donc ce pays.
Un homme passait. Je l'interrogeai. Il répondit:
—Bougival.
Je demeurai interdit:
—Comment Bougival? Vous êtes sûr?
—Parbleu, j'en suis!
La petite femme riait comme une folle.
Je proposai de prendre une voiture pour gagner Versailles. Elle répondit:
—Ma foi non. C'est trop drôle, et j'ai trop faim. Je suis bien tranquille au fond; mon mari se retrouvera toujours bien, lui. C'est tout bénéfice pour moi d'en être soulagée pendant quelques heures.
Nous entrâmes donc dans un restaurant, au bord de l'eau, et j'osai prendre un cabinet particulier.
Elle se grisa, ma foi, fort bien, chanta, but du Champagne, fit toutes sortes de folies... et même la plus grande de toutes.
Ce fut mon premier adultère!
LA CONFESSION
Marguerite de Thérelles allait mourir. Bien qu'elle n'eût que cinquante et six ans, elle en paraissait au moins soixante et quinze. Elle haletait, plus pâle que ses draps, secouée de frissons épouvantables, la figure convulsée, l'œil hagard, comme si une chose horrible lui eût apparu.
Sa sœur aînée, Suzanne, plus âgée de six ans, à genoux près du lit, sanglotait. Une petite table approchée de la couche de l'agonisante portait, sur une serviette, deux bougies allumées, car on attendait le prêtre qui devait donner l'extrême-onction et la communion dernière.
L'appartement avait cet aspect sinistre qu'ont les chambres des mourants, cet air d'adieu désespéré. Des fioles traînaient sur les meubles, des linges traînaient dans les coins, repoussés d'un coup de pied ou de balai. Les sièges en désordre semblaient eux-mêmes effarés, comme s'ils avaient couru dans tous les sens. La redoutable mort était là, cachée, attendant.
L'histoire des deux sœurs était attendrissante. On la citait au loin; elle avait fait pleurer bien des yeux.
Suzanne, l'aînée, avait été aimée follement, jadis, d'un jeune homme qu'elle aimait aussi. Ils furent fiancés, et on n'attendait plus que le jour fixé pour le contrat, quand Henry de Sampierre était mort brusquement.
Le désespoir de la jeune fille fut affreux, et elle jura de ne se jamais marier. Elle tint parole. Elle prit des habits de veuve qu'elle ne quitta plus.
Alors sa sœur, sa petite sœur Marguerite, qui n'avait encore que douze ans, vint, un matin, se jeter dans les bras de l'aînée, et lui dit: «Grande sœur, je ne veux pas que tu sois malheureuse. Je ne veux pas que tu pleures toute ta vie. Je ne te quitterai jamais, jamais, jamais! Moi, non plus, je ne me marierai pas. Je resterai près de toi, toujours, toujours, toujours».
Suzanne l'embrassa attendrie par ce dévouement d'enfant, et n'y crut pas.
Mais la petite aussi tint parole et, malgré les prières des parents, malgré les supplications de l'aînée, elle ne se maria jamais. Elle était jolie, fort jolie; elle refusa bien des jeunes gens qui semblaient l'aimer; elle ne quitta plus sa sœur.
Elles vécurent ensemble tous les jours de leur, existence, sans se séparer une seule fois. Elles allèrent côte à côte, inséparablement unies. Mais Marguerite sembla toujours triste, accablée, plus morne que l'aînée comme si peut-être son sublime sacrifice l'eût brisée. Elle vieillit plus vite, prit des cheveux blancs dès l'âge de trente ans et, souvent souffrante, semblait atteinte d'un mal inconnu qui la rongeait.
Maintenant elle allait mourir la première.
Elle ne parlait plus depuis vingt-quatre heures. Elle avait dit seulement, aux premières lueurs de l'aurore:
—Allez chercher monsieur le curé, voici l'instant.
Et elle était demeurée ensuite sur le dos, secouée de spasmes, les lèvres agitées comme si des paroles terribles lui fussent montées du cœur, sans pouvoir sortir, le regard affolé d'épouvanté, effroyable à voir.
Sa sœur, déchirée par la douleur, pleurait éperdument, le front sur le bord du lit et répétait:
—Margot, ma pauvre Margot, ma petite!
Elle l'avait toujours appelée: «ma petite», de même que la cadette l'avait toujours appelée: «grande sœur».
On entendit des pas dans l'escalier. La porte s'ouvrit. Un enfant de chœur parut, suivi du vieux prêtre en surplis. Dès qu'elle l'aperçut, la mourante s'assit d'une secousse, ouvrit les lèvres, balbutia deux ou trois paroles, et se mit à gratter ses ongles comme si elle eût voulu y faire un trou.
L'abbé Simon s'approcha, lui prit la main, la baisa sur le front et, d'une voix douce:
—Dieu vous pardonne, mon enfant; ayez du courage, voici le moment venu, parlez.
Alors, Marguerite, grelottant de la tête aux pieds, secouant toute sa couche de ses mouvements nerveux, balbutia:
—Assieds-toi, grande sœur, écoute.
Le prêtre se baissa vers Suzanne, toujours abattue au pied du lit, la releva, la mit dans un fauteuil et, prenant dans chaque main la main d'une des deux sœurs, il prononça:
—Seigneur, mon Dieu! envoyez-leur la force, jetez sur elles votre miséricorde.
Et Marguerite se mit à parler. Les mots lui sortaient de la gorge un à un, rauques, scandés, comme exténués.
—Pardon, pardon, grande sœur, pardonne-moi! Oh! si tu savais comme j'ai eu peur de ce moment-là, toute ma vie!...
Suzanne balbutia, dans ses larmes:
—Quoi te pardonner, petite? Tu m'as tout donné, tout sacrifié; tu es un ange...
Mais Marguerite l'interrompit:
—Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m'arrête pas.... C'est affreux... laisse-moi dire tout... jusqu'au bout, sans bouger... Écoute.... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry....
Suzanne tressaillit et regarda sa sœur. La cadette reprit:
—Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J'avais douze ans, seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n'est-ce pas? Et j'étais gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme on me gâtait?... Écoute.... La première fois qu'il est venu, il avait des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il s'est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à papa. Tu te le rappelles, n'est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand je l'ai vu, j'ai été toute saisie, tant je l'ai trouvé beau, et je suis demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu'il a parlé. Les enfants sont singuliers... et terribles.... Oh! oui ... j'en ai rêvé!
«Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, de toute mon âme... j'étais grande pour mon âge... et bien plus rusée qu'on ne croyait. Il est revenu souvent.... Je ne pensais qu'à lui. Je prononçais tout bas:
«—Henry... Henry de Sampierre!
«Puis on a dit qu'il allait t'épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande sœur... un chagrin... un chagrin! J'ai pleuré trois nuits, sans dormir. Il revenait tous les jours, l'après-midi, après son déjeuner... tu te le rappelles, n'est-ce pas! Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais des gâteaux qu'il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du lait.... Oh! je sais bien comment.... J'en ferais encore s'il le fallait. Il les avalait d'une seule bouchée, et puis il buvait un verre de vin... et puis il disait: «C'est délicieux.» Tu te rappelles comme il disait ça?
«J'étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il n'y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il n'épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C'est moi qu'il épousera, quand je serai grande. Jamais je n'en trouverai un que j'aime autant.... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t'es promenée avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le sapin, sous le grand sapin... il t'a embrassée... embrassée... dans ses deux bras... si longtemps.... Tu te le rappelles, n'est-ce pas! C'était probablement la première fois... oui.... Tu étais si pâle en rentrant au salon!
«Je vous ai vus; j'étais là, dans le massif. J'ai eu une rage! Si j'avais pu, je vous aurais tués!
«Je me suis dit: Il n'épousera pas Suzanne, jamais! Il n'épousera personne. Je serais trop malheureuse.... Et tout d'un coup je me suis mise à le haïr affreusement.
«Alors, sais-tu ce que j'ai fait?... écoute. J'avais vu le jardinier préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de viande.
«J'ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l'ai broyée avec un marteau, et j'ai caché le verre dans ma poche. C'était une poudre brillante.... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j'ai mis le verre dedans.... Il en a mangé trois... moi aussi, j'en ai mangé un.... J'ai jeté les six autres dans l'étang... les deux cygnes sont morts trois jours après.... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien... écoute, écoute.... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j'ai toujours été malade... écoute.... Il est mort... tu sais bien... écoute... ce n'est rien cela.... C'est après, plus tard... toujours... le plus terrible... écoute....
«Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne quitterai plus ma sœur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir.... Voilà. Et depuis, j'ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où je te dirais tout.... Le voici venu.... C'est terrible.... Oh!... grande sœur!
«J'ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je lui dise cela, une fois.... J'attendais.... Quel supplice!... C'est fait.... Ne dis rien.... Maintenant, j'ai peur... j'ai peur... oh! j'ai peur! Si j'allais le revoir, tout à l'heure, quand je serai morte.... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n'oserai pas.... Il le faut.... Je vais mourir.... Je veux que tu me pardonnes. Je le veux.... Je ne peux pas m'en aller sans cela devant lui. Oh! dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous en prie. Je ne peux mourir sans ça....
Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses ongles crispés....
Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle pensait à lui qu'elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils auraient eue! Elle le revoyait, dans l'autrefois disparu, dans le vieux passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le cœur! Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l'avait gardé dans l'âme. Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence!...
Le prêtre tout à coup se dressa et, d'une voix forte, vibrante, il cria:
—Mademoiselle Suzanne, votre sœur va mourir!
Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes, et, se précipitant sur sa sœur, elle la baisa de toute sa force en balbutiant:
—Je te pardonne, je te pardonne, petite....