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Au Bonheur des DamesPart 47 of 50

Émile Zola

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

Tous les comptoirs, au milieu des bousculades de la vente, ne causaient une fois encore que des amours du patron. L'aventure, qui depuis des mois, occupait les commis enchantés de la longue résistance de Denise, venait tout d'un coup d'aboutir à une crise: on avait appris la veille que la jeune fille quittait le Bonheur, malgré les supplications de Mouret, en prétextant un grand besoin de repos. Et les avis étaient ouverts: partirait-elle? ne partirait-elle pas? De rayon à rayon, on pariait cent sous, pour le dimanche suivant. Les malins mettaient un déjeuner sur la carte du mariage final; pourtant, les autres, ceux qui croyaient au départ, ne risquaient pas non plus leur argent sans de bonnes raisons. À coup sûr, la demoiselle avait la force d'une femme adorée qui se refuse; mais le patron, de son côté, était fort de sa richesse, de son heureux veuvage, de son orgueil qu'une exigence dernière pouvait exaspérer. Du reste, les uns comme les autres, tombaient d'accord que cette petite vendeuse avait mené l'affaire avec la science d'une rouée de génie, et qu'elle jouait la partie suprême, en lui mettant ainsi le marché à la main. Épouse-moi, ou je m'en vais.

Denise, cependant, ne songeait guère à ces choses. Elle n'avait jamais eu ni une exigence ni un calcul. Et la situation qui la décidait au départ, était justement résultée des jugements qu'on portait sur sa conduite, à sa continuelle surprise. Est-ce qu'elle avait voulu tout cela? est-ce qu'elle se montrait rusée, coquette, ambitieuse? Elle était venue simplement, elle s'étonnait la première qu'on pût l'aimer ainsi. Aujourd'hui encore, pourquoi voyait-on une habileté dans sa résolution de quitter le Bonheur? C'était si naturel pourtant! Elle en arrivait à un malaise nerveux, à des angoisses intolérables, au milieu des commérages sans cesse renaissants de la maison, des brûlantes obsessions de Mouret, des combats qu'elle avait à livrer contre elle-même; et elle préférait s'éloigner, prise de la peur de céder un jour et de le regretter ensuite toute son existence. S'il y avait là une tactique savante, elle l'ignorait, elle se demandait avec désespoir comment faire, pour n'avoir pas l'air d'être une coureuse de maris. L'idée d'un mariage l'irritait maintenant, elle était décidée à dire non encore, non toujours, dans le cas où il pousserait la folie jusque-là. Elle seule devait souffrir. La nécessité de la séparation la mettait en larmes; mais elle se répétait, avec son grand courage, qu'il le fallait, qu'elle n'aurait plus de repos ni de joie, si elle agissait autrement.

Lorsque Mouret reçut sa démission, il resta muet et comme froid, dans l'effort qu'il faisait pour se contenir. Puis, il déclara sèchement qu'il lui accordait huit jours de réflexion, avant de lui laisser commettre une pareille sottise. Au bout des huit jours, quand elle revint sur ce sujet, en exprimant la volonté formelle de s'en aller après la grande mise en vente, il ne s'emporta pas davantage, il affecta de parler raison: elle manquait sa fortune, elle ne retrouverait nulle part la position qu'elle occupait chez lui. Avait-elle donc une autre place en vue? il était tout prêt à lui donner les avantages qu'elle espérait obtenir ailleurs. Et la jeune fille ayant répondu qu'elle n'avait pas cherché de place, qu'elle comptait se reposer d'abord un mois à Valognes, grâce aux économies déjà faites par elle, il demanda ce qui l'empêcherait de rentrer ensuite au Bonheur, si le soin de sa santé l'obligeait seul à en sortir. Elle se taisait, torturée par cet interrogatoire. Alors, il s'imagina qu'elle allait retrouver un amant, un mari peut-être. Ne lui avait-elle pas avoué, un soir, qu'elle aimait quelqu'un? Depuis ce moment, il portait en plein coeur, enfoncé comme un couteau, cet aveu arraché dans une heure de trouble. Et, si cet homme devait l'épouser, elle abandonnait tout pour le suivre: cela expliquait son obstination. C'était fini, il ajouta simplement de sa voix glacée qu'il ne la retenait plus, puisqu'elle ne pouvait lui confier les vraies causes de son départ. Cette conversation dure, sans colère, la bouleversa davantage que la scène violente dont elle avait peur.

Pendant la semaine que Denise dut passer encore au magasin, Mouret garda sa pâleur rigide. Quand il traversait les rayons, il affectait de ne pas la voir; jamais il n'avait semblé plus détaché, plus enfoncé dans le travail; et les paris recommencèrent, les braves seuls osaient risquer un déjeuner sur la carte du mariage. Cependant, sous cette froideur, si peu habituelle chez lui, Mouret cachait une crise affreuse d'indécision et de souffrance. Des fureurs lui battaient le crâne d'un flot de sang: il voyait rouge, il rêvait de prendre Denise d'une étreinte, de la garder, en étouffant ses cris. Ensuite, il voulait raisonner, il cherchait des moyens pratiques, pour l'empêcher de franchir la porte; mais il butait sans cesse contre son impuissance, avec la rage de sa force et de son argent inutiles. Une idée, cependant, grandissait au milieu de projets fous, s'imposait peu à peu, malgré ses révoltes. Après la mort de Mme Hédouin, il avait juré de ne pas se remarier, tenant d'une femme sa première chance, résolu désormais à tirer sa fortune de toutes les femmes. C'était, chez lui, comme chez Bourdoncle, une superstition, que le directeur d'une grande maison de nouveautés devait être célibataire, s'il voulait garder sa royauté de mâle sur les désirs épandus de son peuple de clientes: une femme introduite changeait l'air, chassait les autres, en apportant son odeur. Et il résistait à l'invincible logique des faits, il préférait en mourir que de céder, pris de soudaines colères contre Denise, sentant bien qu'elle était la revanche, craignant de tomber vaincu sur ses millions, brisé comme une paille par l'éternel féminin, le jour où il l'épouserait. Puis, lentement, il redevenait lâche, il discutait ses répugnances: pourquoi trembler? elle était si douce, si raisonnable, qu'il pouvait s'abandonner à elle sans crainte. Vingt fois par heure, le combat recommençait dans son être ravagé. L'orgueil irritait la plaie, il achevait de perdre son peu de raison, lorsqu'il songeait que, même après cette soumission dernière, elle pouvait dire non, toujours non, si elle aimait quelqu'un. Le matin de la grande mise en vente, il n'avait encore rien décidé, et Denise partait le lendemain.

Justement, lorsque Bourdoncle, ce jour-là, entra dans le cabinet de Mouret, vers trois heures, selon son habitude, il le surprit les coudes sur le bureau, les poings sur les yeux, tellement absorbé, qu'il dut le toucher à l'épaule. Mouret leva sa face mouillée de larmes, tous deux se regardèrent, leurs mains se tendirent, et il y eut une étreinte brusque, entre ces hommes qui avaient livré ensemble tant de batailles commerciales. Depuis un mois, l'attitude de Bourdoncle s'était du reste complètement modifiée: il pliait devant Denise, il poussait même sourdement le patron au mariage. Sans doute, il manoeuvrait ainsi pour ne pas être balayé par une force qu'il reconnaissait maintenant comme supérieure. Mais on aurait trouvé en outre, au fond de ce changement, le réveil d'une ambition ancienne, l'espoir effrayé et peu à peu élargi de manger à son tour Mouret, devant lequel il avait si longtemps courbé l'échine. Cela était dans l'air de la maison, dans cette bataille pour l'existence, dont les massacres continus chauffaient la vente autour de lui. Il était emporté par le jeu de la machine, pris de l'appétit des autres, de la voracité qui, de bas en haut, jetait les maigres à l'extermination des gras. Seule, une sorte de peur religieuse, la religion de la chance, l'avait empêché jusque-là de donner son coup de mâchoire. Et le patron redevenait enfant, glissait à un mariage imbécile, allait tuer sa chance, gâter son charme sur la clientèle. Pourquoi l'en aurait-il détourné? lorsqu'il pourrait ensuite ramasser si aisément la succession de cet homme fini, tombé aux bras d'une femme. Aussi était-ce avec l'émotion d'un adieu, la pitié d'une vieille camaraderie, qu'il serrait les mains de son chef, en répétant:

— Voyons, du courage, que diable! … Épousez-la, et que cela finisse.

Déjà Mouret avait honte de sa minute d'abandon. Il se leva, il protesta.

— Non, non, c'est trop bête… Venez, nous allons faire notre tour dans les magasins. Ça marche, n'est-ce pas? Je crois que la journée sera magnifique.

Ils sortirent et commencèrent leur inspection de l'après-midi, au milieu des rayons encombrés de foule. Bourdoncle coulait vers lui des regards obliques, inquiet de cette énergie dernière, l'étudiant aux lèvres, pour y surprendre les moindres plis de douleur.

La vente, en effet, jetait son feu, dans un train d'enfer, dont la maison tremblait, d'une secousse de grand navire filant à pleine machine. Au comptoir de Denise, s'étouffait une cohue de mères, traînant des bandes de fillettes et de petits garçons, noyées sous les vêtements qu'on leur essayait. Le rayon avait sorti tous ses articles blancs, et c'était là, comme partout, une débauche de blanc, de quoi vêtir de blanc une troupe d'Amours frileux: des paletots en drap blanc, des robes en piqué, en nansouk, en cachemire blanc, des matelots et jusqu'à des zouaves blancs. Au milieu, pour le décor et bien que la saison ne fût pas venue, se trouvait un étalage de costumes de première communion, la robe et le voile de mousseline blanche, les souliers de satin blanc, une floraison jaillissante légère, qui plantait là comme un bouquet énorme d'innocence et de ravissement candide. Mme Bourdelais, devant ses trois enfants, assis par rang de taille, Madeleine, Edmond, Lucien, se fâchait contre ce dernier, le plus petit, parce qu'il se débattait, tandis que Denise s'efforçait de lui passer une jaquette de mousseline de laine.

— Tiens-toi donc tranquille! … Vous ne pensez pas, mademoiselle, qu'elle soit un peu étroite?

Et, avec son regard clair de femme qu'on ne trompe pas, elle étudiait l'étoffe, jugeait la façon, retournait les coutures.

— Non, elle va bien, reprit-elle. C'est toute une affaire, quand il faut habiller ce petit monde… Maintenant, il me faudrait un manteau pour cette grande fille.

Denise avait dû se mettre à la vente, dans la prise d'assaut du rayon. Elle cherchait le manteau demandé, lorsqu'elle eut un léger cri de surprise.

— Comment! c'est toi! qu'y a-t-il donc?

Son frère Jean, les mains embarrassées d'un paquet, se trouvait devant elle. Il était marié depuis huit jours, et le samedi, sa femme, une petite brune d'un visage tourmenté et charmant, avait fait une longue visite au Bonheur des Dames, pour des achats. Le jeune ménage devait accompagner Denise à Valognes: un vrai voyage de noces, un mois de vacances dans les souvenirs d'autrefois.

— Imagine-toi, répondit-il, que Thérèse a oublié une foule d'affaires. Il y a des choses à changer, d'autres à prendre… Alors, comme elle est pressée, elle m'a envoyé avec ce paquet… Je vais t'expliquer…

Mais elle l'interrompit, en apercevant Pépé.

— Tiens! Pépé aussi! et le collège?

— Ma foi, dit Jean, après le dîner, hier dimanche, je n'ai pas eu le courage de le reconduire. Il rentrera ce soir… Le pauvre enfant est assez triste de rester enfermé à Paris, lorsque nous nous promènerons là-bas.

Denise leur souriait, malgré son tourment. Elle confia Mme Bourdelais à une de ses vendeuses, elle revint vers eux, dans un coin du rayon, qui heureusement se dégarnissait. Les petits, ainsi qu'elle les nommait encore, étaient à cette heure de grands gaillards. Pépé, à douze ans, la dépassait déjà, plus gros qu'elle, toujours muet et vivant de caresses, d'une douceur câline dans sa tunique de collégien; tandis que Jean, carré des épaules, la dominant de toute la tête, gardait sa beauté de femme, avec sa chevelure blonde, envolée sous le coup de vent des ouvriers artistes. Et elle, restée mince, pas plus grosse qu'une mauviette, comme elle disait, conservait entre eux son autorité inquiète de mère, les traitait en gamins qu'il faut soigner, reboutonnant la redingote de Jean pour qu'il n'eût pas l'air d'un coureur, s'assurant que Pépé avait un mouchoir propre. Ce jour-là, quand elle vit les yeux gros de ce dernier, elle le sermonna doucement.

— Sois raisonnable, mon petit. On ne peut pas interrompre tes études. Je t'emmènerai aux vacances… As-tu envie de quelque chose, hein? Tu préfères que je te laisse des sous, peut-être.

Puis, elle revint vers l'autre.

— Aussi, toi, petit, tu lui montes la tête, tu lui fais croire que nous allons nous amuser! … Tâchez donc d'avoir un peu de raison.

Elle avait donné à l'aîné quatre mille francs, la moitié de ses économies, pour qu'il pût installer son ménage. Le cadet lui coûtait gros au collège, tout son argent allait à eux, comme autrefois. Ils étaient sa seule raison de vivre et de travailler, puisque, de nouveau, elle jurait de ne se marier jamais.

— Enfin, voici, reprit Jean. Il y a d'abord, dans ce paquet, le paletot havane que Thérèse…

Mais il s'arrêta, et Denise en se tournant pour voir ce qui l'intimidait, aperçut Mouret debout derrière eux. Depuis un instant, il la regardait faire son ménage de petite mère, entre les deux gaillards, les grondant et les embrassant, les retournant comme des bébés qu'on change de linge. Bourdoncle était resté à l'écart, l'air intéressé par la vente; et il ne perdait pas la scène des yeux.

— Ce sont vos frères, n'est-ce pas? demanda Mouret, après un silence.

Il avait sa voix glacée, cette attitude rigide dont il lui parlait à présent. Denise elle-même faisait un effort, afin de rester froide. Son sourire s'effaça, elle répondit:

— Oui, monsieur… J'ai marié l'aîné, et sa femme me l'envoie, pour des emplettes.

Mouret continuait à les regarder tous les trois. Il finit par reprendre:

— Le plus jeune a beaucoup grandi. Je le reconnais, je me souviens de l'avoir vu aux Tuileries, un soir, avec vous.

Et sa voix, qui se ralentissait, eut un léger tremblement. Elle, suffoquée, se baissa, sous le prétexte d'arranger le ceinturon de Pépé. Les deux frères, devenus roses, souriaient au patron de leur soeur.

— Ils vous ressemblent, dit encore celui-ci.

— Oh! cria-t-elle, ils sont plus beaux que moi.

Un moment, il sembla comparer les visages. Mais il était à bout de forces. Comme elle les aimait! Et il fit quelques pas; puis, il revint lui dire à l'oreille:

— Montez à mon cabinet, après la vente. Je veux vous parler, avant votre départ.

Cette fois, Mouret s'éloigna et reprit son inspection. La bataille recommençait en lui, car ce rendez-vous donné l'irritait maintenant. À quelle poussée avait-il donc cédé, en la voyant avec ses frères? C'était fou, puisqu'il ne trouvait plus la force d'avoir une volonté. Enfin, il en serait quitte pour lui dire un mot d'adieu. Bourdoncle, qui l'avait rejoint, semblait moins inquiet, tout en l'étudiant encore de minces coups d'oeil.

Cependant, Denise était revenu près de Mme Bourdelais.

— Et ce manteau, va-t-il?

— Oui, oui, très bien… Pour aujourd'hui, en voilà assez. C'est une ruine que ces petits êtres!

Alors, pouvant s'esquiver, Denise écouta les explications de Jean, puis l'accompagna dans les comptoirs, où il aurait certainement perdu la tête. C'était d'abord le paletot havane, que Thérèse, après réflexion, voulait changer contre un paletot de drap blanc, même taille, même coupe. Et la jeune fille, ayant pris le paquet, se rendit aux confections, suivie de ses deux frères.

Le rayon avait exposé ses vêtements de couleur tendre, des jaquettes et des mantilles d'été, en soie légère, en lainage de fantaisie. Mais la vente se portait ailleurs, les clientes y étaient relativement clairsemées. Presque toutes les vendeuses se trouvaient nouvelles. Clara avait disparu depuis un mois, enlevée selon les uns par le mari d'une acheteuse, tombée à la débauche de la rue, selon les autres. Quant à Marguerite, elle allait enfin retourner prendre la direction du petit magasin de Grenoble, où son cousin l'attendait. Et, seule, Mme Aurélie restait là, immuable, dans la cuirasse ronde de sa robe de soie, avec son masque impérial, qui gardait l'empâtement jaunâtre d'un marbre antique. Pourtant, la mauvaise conduite de son fils Albert la ravageait, et elle se serait retirée à la campagne, sans les brèches faites aux économies de la famille par ce vaurien, dont les dents terribles menaçaient même d'emporter, morceau à morceau, la propriété des Rigolles. C'était comme la revanche du foyer détruit, pendant que la mère avait recommencé ses parties fines entre femmes, et que le père, de son côté, continuait à jouer du cor. Déjà Bourdoncle regardait Mme Aurélie d'un air mécontent, surpris qu'elle n'eût pas le tact de prendre sa retraite: trop vieille pour la vente! ce glas allait sonner bientôt, emportant la dynastie des Lhomme.

— Tiens! c'est vous, dit-elle à Denise, avec une amabilité exagérée. Hein? vous voulez qu'on change ce paletot? Mais tout de suite… Ah! voilà vos frères. De vrais hommes, à présent!

Malgré son orgueil, elle se serait mise à genoux pour faire sa cour. On ne causait, aux confections, comme dans les autres comptoirs, que du départ de Denise; et la première en était toute malade, car elle comptait sur la protection de son ancienne vendeuse. Elle baissa la voix.

— On dit que vous nous quittez… Voyons, ce n'est pas possible?

— Mais si, répondit la jeune fille.

Marguerite écoutait. Depuis qu'on avait fixé son mariage, elle promenait sa face de lait tourné, avec des mines plus dégoûtées encore. Elle s'approcha, en disant:

— Vous avez bien raison. L'estime de soi avant tout, n'est-ce pas? … Je vous adresse mes adieux, ma chère.