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Au Bonheur des DamesPart 11 of 50

Émile Zola

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
  • Every book in the catalog

Le matin, à huit heures, lorsque Denise, qui allait justement débuter ce lundi-là, avait traversé le salon oriental, elle était restée saisie, ne reconnaissant plus l'entrée du magasin, achevant de se troubler dans ce décor de harem, planté à la porte. Un garçon l'ayant conduite sous les combles et remise entre les mains de Mme Cabin, chargée du nettoyage et de la surveillance des chambres, celle-ci l'installa au numéro 7, où l'on avait déjà monté sa malle. C'était une étroite cellule mansardée, ouvrant sur le toit par une fenêtre à tabatière, meublée d'un petit lit, d'une armoire de noyer, d'une table de toilette et de deux chaises. Vingt chambres pareilles s'alignaient le long d'un corridor de couvent, peint en jaune; et, sur les trente-cinq demoiselles de la maison, les vingt qui n'avaient pas de famille à Paris couchaient là, tandis que les quinze autres logeaient au-dehors, quelques- unes chez des tantes ou des cousines d'emprunt. Tout de suite, Denise ôta la mince robe de laine, usée par la brosse, raccommodée aux manches, la seule qu'elle eût apportée de Valognes. Puis, elle passa l'uniforme de son rayon, une robe de soie noire, qu'on avait retouchée pour elle, et qui l'attendait sur le lit. Cette robe était encore un peu grande, trop large aux épaules. Mais elle se hâtait tellement, dans son émotion, qu'elle ne s'arrêta point à ces détails de coquetterie. Jamais elle n'avait porté de la soie. Quand elle redescendit, endimanchée, mal à l'aise, elle regardait luire la jupe, elle éprouvait une honte aux bruissements tapageurs de l'étoffe.

En bas, comme elle entrait au rayon, une querelle éclatait. Elle entendit Clara dire d'une voix aiguë:

— Madame, je suis arrivée avant elle.

— Ce n'est pas vrai, répondait Marguerite. Elle m'a bousculée à la porte, mais j'avais déjà mis le pied dans le salon.

Il s'agissait de l'inscription au tableau de ligne, qui réglait les tours de vente. Les vendeuses s'inscrivaient sur une ardoise, dans leur ordre d'arrivée; et, chaque fois qu'une d'elles avait eu une cliente, elle remettait son nom à la queue. Mme Aurélie finit par donner raison à Marguerite.

— Toujours des injustices! murmura furieusement Clara.

Mais l'entrée de Denise réconcilia ces demoiselles. Elles la regardèrent, puis se sourirent. Pouvait-on se fagoter de la sorte! La jeune fille alla gauchement s'inscrire au tableau de ligne, où elle se trouvait la dernière. Cependant, Mme Aurélie l'examinait avec une moue inquiète. Elle ne put s'empêcher de dire:

— Ma chère, deux comme vous tiendraient dans votre robe. Il faudra la faire rétrécir… Et puis, vous ne savez pas vous habiller. Venez donc, que je vous arrange un peu.

Et elle l'emmena devant une des hautes glaces, qui alternaient avec les portes pleines des armoires, où étaient serrées les confections. La vaste pièce, entourée de ces glaces et de ces boiseries de chêne sculpté, garnie d'une moquette rouge à grands ramages, ressemblait au salon banal d'un hôtel, que traverse un continuel galop de passants. Ces demoiselles complétaient la ressemblance, vêtues de leur soie réglementaire, promenant leurs grâces marchandes, sans jamais s'asseoir sur la douzaine de chaises réservées aux clientes seules. Toutes avaient, entre deux boutonnières du corsage, comme piqué dans la poitrine, un grand crayon qui se dressait, la pointe en l'air; et l'on apercevait, sortant à demi d'une poche, la tache blanche du cahier de notes de débit. Plusieurs risquaient des bijoux, des bagues, des broches, des chaînes; mais leur coquetterie, le luxe dont elles luttaient, dans l'uniformité imposée de leur toilette, était leurs cheveux nus, des cheveux débordants, augmentés de nattes et de chignons quand ils ne suffisaient pas, peignés, frisés, étalés.

— Tirez donc la ceinture par-devant, répétait Mme Aurélie. Là, vous n'avez plus de bosse dans le dos, au moins… Et vos cheveux, est-il possible de les massacrer ainsi! Ils seraient superbes, si vous vouliez.

C'était en effet, la seule beauté de Denise. D'un blond cendré, ils lui tombaient jusqu'aux chevilles; et, quand elle se coiffait, ils la gênaient, au point qu'elle se contentait de les rouler et de les retenir en un tas, sous les fortes dents d'un peigne de corne. Clara, très ennuyée par ces cheveux, affectait d'en rire, tellement ils étaient noués de travers, dans leur grâce sauvage. Elle avait appelé d'un signe une vendeuse du rayon de la lingerie, une fille à figure large, l'air agréable. Les deux rayons, qui se touchaient, étaient en continuelle hostilité; mais ces demoiselles s'entendaient parfois pour se moquer des gens.

— Mademoiselle Cugnot, voyez donc cette crinière, répétait Clara, que Marguerite poussait du coude, en feignant aussi d'étouffer de rire.

Seulement, la lingère n'était pas en train de plaisanter. Elle regardait Denise depuis un instant, elle se rappelait ce qu'elle avait souffert elle-même, les premiers mois, dans son rayon.

— Eh bien! quoi? dit-elle. Toutes n'en ont pas, de ces crinières!

Et elle retourna à la lingerie, laissant les deux autres gênées. Denise, qui avait entendu, la suivit d'un regard de remerciement, tandis que Mme Aurélie lui remettait un cahier de notes de débit à son nom, en disant:

— Allons, demain, vous vous arrangerez mieux… Et, maintenant, tâchez de prendre les habitudes de la maison, attendez votre tour de vente. La journée d'aujourd'hui sera dure, on va pouvoir juger ce dont vous êtes capable.

Cependant, le rayon restait désert, peu de clientes montaient aux confections, à cette heure matinale. Ces demoiselles se ménageaient, droites et lentes, pour se préparer aux fatigues de l'après-midi. Alors, Denise, intimidée par la pensée qu'elles guettaient son début, tailla son crayon, afin d'avoir une contenance; puis, imitant les autres, elle se l'enfonça dans la poitrine, entre deux boutonnières. Elle s'exhortait au courage, il fallait qu'elle conquît sa place. La veille, on lui avait dit qu'elle entrait au pair, c'est-à-dire sans appointements fixes; elle aurait uniquement le tant pour cent et la guelte sur les ventes qu'elle ferait. Mais elle espérait bien arriver ainsi à douze cents francs, car elle savait que les bonnes vendeuses allaient jusqu'à deux mille, quand elles prenaient de la peine. Son budget était réglé, cent francs par mois lui permettraient de payer la pension de Pépé et d'entretenir Jean, qui ne touchait pas un sou; elle-même pourrait acheter quelques vêtements et du linge. Seulement, pour atteindre ce gros chiffre, elle devait se montrer travailleuse et forte, ne pas se chagriner des mauvaises volontés autour d'elle, se battre et arracher sa part aux camarades, s'il le fallait. Comme elle s'excitait ainsi à la lutte, un grand jeune homme qui passait devant le rayon, lui sourit; et, lorsqu'elle eut reconnu Deloche, entré de la veille au rayon des dentelles, elle lui rendit son sourire, heureuse de cette amitié qu'elle retrouvait, voyant dans ce salut un bon présage.

À neuf heures et demie, une cloche avait sonné le déjeuner de la première table. Puis, une nouvelle volée appela la deuxième. Et les clientes ne venaient toujours pas. La seconde, Mme Frédéric, qui, dans sa rigidité maussade de veuve, se plaisait aux idées de désastre, jurait en phrases brèves, que la journée était perdue: on ne verrait pas quatre chats, on pouvait fermer les armoires et s'en aller; prédiction qui assombrissait la face plate de Marguerite, très âpre au gain, tandis que Clara, avec ses allures de cheval échappé, rêvait déjà d'une partie au bois de Verrières, si la maison croulait. Quant à Mme Aurélie, muette, grave, elle promenait son masque de César à travers le vide du rayon, en général qui a une responsabilité dans la victoire et la défaite.

Vers onze heures, quelques dames se présentèrent. Le tour de vente de Denise arrivait. Justement, une cliente fut signalée.

— La grosse de province, vous savez, murmura Marguerite.

C'était une femme de quarante-cinq ans, qui débarquait de loin en loin à Paris, du fond d'un département perdu. Là-bas, pendant des mois, elle mettait des sous de côté; puis, à peine descendue de wagon, elle tombait au Bonheur des Dames, elle dépensait tout. Rarement, elle demandait par lettre, car elle voulait voir, avait la joie de toucher la marchandise, faisait jusqu'à des provisions d'aiguilles, qui, disait-elle, coûtaient les yeux de la tête, dans sa petite ville. Tout le magasin la connaissait, savait qu'elle se nommait Mme Boutarel et qu'elle habitait Albi, sans s'inquiéter du reste, ni de sa situation, ni de son existence.

— Vous allez bien, madame? demandait gracieusement Mme Aurélie qui s'était avancée. Et que désirez-vous? On est à vous tout de suite.

Puis, se tournant:

— Mesdemoiselles!

Denise s'approchait, mais Clara s'était précipitée. D'habitude, elle se montrait paresseuse à la vente, se moquant de l'argent, en gagnant davantage au-dehors, et sans fatigue. Seulement, l'idée de souffler une bonne cliente à la nouvelle venue, l'éperonnait.

— Pardon, c'est mon tour, dit Denise révoltée.

Mme Aurélie l'écarta d'un regard sévère, en murmurant:

— Il n'y a pas de tour, je suis la seule maîtresse ici… Attendez de savoir, pour servir les clientes connues.

La jeune fille recula; et, comme des larmes lui montaient aux yeux, elle voulut cacher cet excès de sensibilité, elle tourna le dos, debout devant les glaces sans tain, feignant de regarder dans la rue. Allait-on l'empêcher de vendre? Toutes s'entendraient- elles, pour lui enlever ainsi les ventes sérieuses? La peur de l'avenir la prenait, elle se sentait écrasée entre tant d'intérêts lâchés. Cédant à l'amertume de son abandon, le front contre la glace froide, elle regardait en face le Vieil Elbeuf, elle songeait qu'elle aurait dû supplier son oncle de la garder; peut- être lui-même désirait-il revenir sur sa décision, car il lui avait semblé bien ému, la veille. Maintenant, elle était toute seule, dans cette maison vaste, où personne ne l'aimait, où elle se trouvait blessée et perdue; Pépé et Jean vivaient chez des étrangers, eux qui n'avaient jamais quitté ses jupes; c'était un arrachement, et les deux grosses larmes qu'elle retenait faisaient danser la rue dans un brouillard.

Derrière elle, pendant ce temps, bourdonnaient des voix:

— Celui-ci m'engonce, disait Mme Boutarel.

— Madame a tort, répétait Clara. Les épaules vont à la perfection… À moins que Madame ne préfère une pelisse à un manteau.

Mais Denise tressaillit. Une main s'était posée sur son bras, Mme Aurélie l'interpellait avec sévérité.

— Eh bien! vous ne faites rien maintenant, vous regardez passer le monde? … Oh! ça ne peut pas marcher comme ça!

— Puisqu'on m'empêche de vendre, madame.

— Il y a d'autre ouvrage pour vous, mademoiselle. Commencez par le commencement… Faites le déplié.

Afin de contenter quelques clientes qui étaient venues, on avait dû bouleverser déjà les armoires; et, sur les deux longues tables de chêne, à gauche et à droite du salon, traînait un fouillis de manteaux, de pelisses, de rotondes, des vêtements de toutes les tailles et de toutes les étoffes. Sans répondre, Denise se mit à les trier, à les plier avec soin et à les classer de nouveau dans les armoires. C'était la besogne inférieure des débutantes. Elle ne protestait plus, sachant qu'on exigeait une obéissance passive, attendant que la première voulût bien la laisser vendre, ainsi qu'elle semblait d'abord en avoir l'intention. Et elle pliait toujours, lorsque Mouret parut. Ce fut pour elle une secousse; elle rougit, elle se sentit reprise de son étrange peur, en croyant qu'il allait lui parler. Mais il ne la voyait seulement pas, il ne se rappelait plus cette petite fille, que l'impression charmante d'une minute lui avait fait appuyer.

— Madame Aurélie! appela-t-il d'une voix brève.

Il était légèrement pâle, les yeux clairs et résolus pourtant. En faisant le tour des rayons, il venait de les trouver vides, et la possibilité d'une défaite s'était brusquement dressée, dans sa foi entêtée à la fortune. Sans doute, onze heures sonnaient à peine; il savait par expérience que la foule n'arrivait guère que l'après-midi. Seulement, certains symptômes l'inquiétaient: aux autres mises en vente, un mouvement se produisait dès le matin; puis, il ne voyait même pas de femmes en cheveux, les clientes du quartier, qui descendaient chez lui en voisines. Comme tous les grands capitaines, au moment de livrer sa bataille, une faiblesse superstitieuse l'avait pris, malgré sa carrure habituelle d'homme d'action. Ça ne marcherait pas, il était perdu, et il n'aurait pu dire pourquoi: il croyait lire sa défaite sur les visages mêmes des dames qui passaient.

Justement, Mme Bouratel, elle qui achetait toujours, s'en allait en disant:

— Non, vous n'avez rien qui me plaise… Je verrai, je me déciderai.

Mouret la regarda partir. Et, comme Mme Aurélie accourait à son appel, il l'emmena à l'écart; tous deux échangèrent quelques mots rapides. Elle eut un geste désolé, elle répondait visiblement que la vente ne s'allumait pas. Un instant, ils restèrent face à face, gagnés par un de ces doutes que les généraux cachent à leurs soldats. Ensuite, il dit tout haut, de son air brave:

— Si vous avez besoin de monde, prenez une fille de l'atelier… Elle aidera toujours un peu.

Il continua son inspection, désespéré. Depuis le matin, il évitait Bourdoncle, dont les réflexions inquiètes l'irritaient. En sortant de la lingerie, où la vente marchait plus mal encore, il tomba sur lui, il dut subir l'expression de ses craintes. Alors, il l'envoya carrément au diable, avec une brutalité qu'il ne ménageait pas même à ses hauts employés, dans les heures mauvaises.

— Fichez-moi donc la paix! Tout va bien… Je finirai par flanquer les trembleurs à la porte.

Mouret se planta, seul et debout, au bord de la rampe du hall. De là, il dominait le magasin, ayant autour de lui les rayons de l'entresol, plongeant sur les rayons du rez-de-chaussée. En haut, le vide lui parut navrant: aux dentelles, une vieille dame faisait fouiller tous les cartons, sans rien acheter; tandis que trois vauriennes, à la lingerie, choisissaient longuement des cols à dix-huit sous. En bas, sous les galeries couvertes, dans les coups de lumière qui venaient de la rue, il remarqua que les clientes commençaient à être plus nombreuses. C'était un lent défilé, une promenade devant les comptoirs, espacée, pleine de trous; à la mercerie, à la bonneterie, des femmes en camisole se pressaient; seulement, il n'y avait presque personne au blanc ni aux lainages. Les garçons de magasin, avec leur habit vert dont les larges boutons de cuivre luisaient, attendaient le monde, les mains ballantes. Par moments, passait un inspecteur, l'air cérémonieux, raidi dans sa cravate blanche. Et le coeur de Mouret était surtout serré par la paix morte du hall: le jour y tombait de haut, d'un vitrage aux verres dépolis, qui tamisait la clarté en une poussière blanche, diffuse et comme suspendue, sous laquelle le rayon des soieries semblait dormir, au milieu d'un silence frissonnant de chapelle. Le pas d'un commis, des paroles chuchotées, un frôlement de jupe qui traversait, y mettaient seuls des bruits légers, étouffés dans la chaleur du calorifère. Pourtant, des voitures arrivaient: on entendait l'arrêt brusque des chevaux; puis, des portières se refermaient violemment. Au- dehors, montait un lointain brouhaha, des curieux qui se bousculaient en face des vitrines, des fiacres qui stationnaient sur la place Gaillon, toute l'approche, d'une foule. Mais, en voyant les caissiers inactifs se renverser derrière leur guichet, en constatant que les tables aux paquets restaient nues, avec leurs boîtes à ficelle et leurs mains de papier bleu, Mouret, indigné d'avoir peur, croyait sentir sa grande machine s'immobiliser et se refroidir sous lui.

— Dites donc, Favier, murmura Hutin, regardez le patron, là- haut… Il n'a pas l'air à la noce.

— En voilà une sale baraque! répondit Favier. Quand on pense que je n'ai pas encore vendu!

Tous deux, guettant les clientes, se soufflaient ainsi de courtes phrases, sans se regarder. Les autres vendeurs du rayon étaient en train d'empiler des pièces de Paris-Bonheur, sous les ordres de Robineau; tandis que Bouthemont, en grande conférence avec une jeune femme maigre, paraissait prendre à demi-voix une commande importante. Autour d'eux, sur des étagères d'une élégance frêle, les soies, pliées dans de longues chemises de papier crème, s'entassaient comme des brochures de format inusité. Et, encombrant les comptoirs, des soies de fantaisie, des moires, des satins, des velours, semblaient des plates-bandes de fleurs fauchées, toute une moisson de tissus délicats et précieux. C'était le rayon élégant, un salon véritable, où les marchandises, si légères, n'étaient plus qu'un ameublement de luxe.

— Il me faut cent francs pour dimanche, reprit Hutin. Si je ne me fais pas mes douze francs par jour en moyenne, je suis flambé… J'avais compté sur leur mise en vente.

— Bigre! cent francs, c'est raide, dit Favier. Moi, je n'en demande que cinquante ou soixante… Vous vous payez donc des femmes chic?

— Mais non, mon cher. Imaginez-vous, une bêtise: j'ai parié et j'ai perdu… Alors, je dois régaler cinq personnes, deux hommes et trois femmes… Sacré mâtin! la première qui passe, je la tombe de vingt mètres de Paris-Bonheur!